Lors même que j'aurais voulu exécuter à la lettre l'ordre qui me prescrivait d'établir mon bivouac sur l'emplacement qu'avait occupé, deux jours avant, celui de Saint-Geniès, cela m'eût été impossible, le sol étant couvert de plus de deux cents cadavres en putréfaction; mais à cette raison majeure il s'en joignit une autre non moins importante. Ce que j'avais vu et appris sur la guerre m'avait convaincu que le meilleur moyen de défendre une rivière contre les attaques d'un ennemi dont le but ne peut être de s'établir sur la rive qu'on occupe soi-même, est de tenir le gros de sa troupe à certaine distance du fleuve, d'abord pour être prévenu à temps du passage de l'adversaire, et en second lieu parce que celui-ci, n'ayant en vue que de faire un coup de main pour se retirer ensuite lestement, n'ose s'éloigner du rivage par lequel sa retraite est assurée! J'établis donc le régiment à une demi-lieue de la Düna, dans un champ où le terrain formait une légère ondulation. J'avais laissé seulement quelques vedettes doubles sur le rivage, car je suis convaincu que lorsqu'il ne s'agit que d'observer, deux hommes voient tout aussi bien qu'une forte grand'garde. Plusieurs rangées de cavaliers furent placées à la suite les uns des autres entre ces vedettes et notre bivouac, d'où, comme l'araignée au fond de sa toile, je pouvais être rapidement informé, par ces légers cordons, de tout ce qui se passait sur le terrain que je devais garder. Du reste, j'avais interdit les feux, même ceux des pipes, et prescrit le plus grand silence.

Les nuits sont extrêmement courtes en Russie au mois de juillet; cependant, celle-ci me parut bien longue, tant je craignais d'être attaqué dans l'obscurité par des forces supérieures aux miennes. La moitié des hommes étaient en selle, les autres faisaient manger leurs chevaux et se tenaient prêts à monter dessus au premier signal. Tout paraissait tranquille à la rive opposée, lorsque Lorentz, mon domestique polonais, qui parlait parfaitement le russe, vint m'informer qu'il avait entendu une vieille Juive, habitante d'une maison voisine, dire à une autre femme de sa caste: «La lanterne du clocher de Morki est allumée, l'attaque va commencer!» Je fis amener ces femmes devant moi, et, questionnées par Lorentz, elles répondirent que, craignant de voir leur hameau devenir le champ de bataille des deux partis, elles n'avaient pu apercevoir sans alarme briller sur l'église du village de Morki, situé sur la rive opposée, la lumière qui, l'avant-dernière nuit, avait servi de signal aux troupes russes pour traverser le gué de la Düna et fondre sur le camp français!…

Bien que je fusse prêt à tout événement, cet avis me fut très utile. En un instant, le régiment fut à cheval, le sabre à la main, et les vedettes du bord de la rivière, ainsi que les cavaliers placés en cordon dans la plaine, reçurent à voix basse, et de proche en proche, l'ordre de le rejoindre. Deux des plus intrépides sous-officiers, Prud'homme et Graft, accompagnèrent seuls le lieutenant Bertin, que j'envoyai observer les mouvements de l'ennemi. Il revint peu d'instants après m'annoncer qu'une colonne de cavaliers russes traversait le gué, que déjà plusieurs escadrons avaient pris pied sur la rive, mais que, étonnés de ne pas trouver notre camp au lieu qu'avait occupé celui de Saint-Geniès, ils s'étaient arrêtés, craignant sans doute de se trop éloigner du gué, leur unique moyen de retraite; cependant, ils s'y étaient décidés, avançaient au pas et se trouvaient à petite distance de nous!

À l'instant, je fis mettre le feu à une immense meule de foin ainsi qu'à plusieurs granges placées sur la hauteur. La lumière de leurs flammes éclairant toute la contrée, je distinguai parfaitement la colonne ennemie formée des hussards de Grodno. J'avais avec moi un millier de braves cavaliers… nous nous élançons au galop dans la plaine, au cri de «Vive l'Empereur!» et chargeons rapidement sur les Russes, qui, surpris d'une attaque aussi brusque qu'imprévue, tournent bride et, sabrés par mes chasseurs, courent à la débandade vers le gué par lequel ils étaient venus. Ils s'y trouvèrent face à face avec le régiment de dragons qui, formant brigade avec eux, les avait suivis et sortait à peine de la rivière. Ces deux corps s'étant choqués et mêlés, il en résulta un désordre affreux dont mes chasseurs profitèrent, grâce à la lueur de l'incendie, pour tuer un grand nombre d'ennemis et prendre beaucoup de chevaux. Les Russes se précipitant en tumulte dans le gué qu'ils voulaient passer tous à la fois pour éviter les coups de mousqueton que mes chasseurs tiraient du haut du rivage sur cette foule éperdue, il s'en noya un bon nombre. Notre brusque attaque dans la plaine avait tellement étonné les ennemis, qui s'attendaient à nous surprendre endormis, que pas un ne se mit en défense, et tous fuirent sans combattre; aussi j'eus le bonheur de regagner mon bivouac sans avoir à déplorer la mort ni la blessure d'aucun de mes hommes!… Le jour naissant éclaira notre champ de bataille, sur lequel gisaient plusieurs centaines d'ennemis tués ou blessés. Je confiai ceux-ci aux habitants du hameau près duquel j'avais passé la nuit, et me mis en route pour me rallier au corps d'Oudinot, que je rejoignis le soir même. Le maréchal me reçut très bien et complimenta le régiment sur sa belle conduite.

Le 2e corps, marchant constamment sur la rive gauche de la Düna, parvint en trois jours en face de Polotsk. Nous y apprîmes que l'Empereur avait enfin quitté Wilna, où il était resté vingt jours, et se dirigeait vers Witepsk, ville assez importante, dont il comptait faire le nouveau centre de ses opérations.

En s'éloignant de Wilna, l'Empereur y avait laissé le duc de Bassano en qualité de gouverneur de la province de Lithuanie, et le général Hogendorf comme chef militaire. Aucun de ces deux fonctionnaires ne convenait pour organiser les derrières d'une armée, car le duc de Bassano, ancien diplomate et secrétaire ponctuel, n'avait aucune connaissance en administration, tandis que le Hollandais Hogendorf, parlant très mal notre langue, n'ayant aucune notion de nos usages et règlements militaires, ne pouvait réussir auprès des Français qui passaient à Wilna et de la noblesse du pays. Aussi les richesses qu'offrait la Lithuanie ne furent d'aucun secours pour nos troupes.

Polotsk, ville située sur la rive droite de la Düna, est composée de maisons en bois et dominée par un immense et superbe collège, alors tenu par des Jésuites, qui presque tous étaient Français. Elle est entourée de fortifications en terre ayant jadis soutenu un siège dans les guerres de Charles XII contre Pierre le Grand. Les corps d'armée de Ney, de Murat et de Montbrun, pour se rendre de Drissa à Witepsk, avaient établi sur la Düna, en face de Polotsk, un pont de bateaux qu'ils laissèrent au corps d'Oudinot, destiné à marcher sur la route de Pétersbourg. Ce fut donc en ce lieu que le 2e corps prit une autre direction que la Grande Armée, que nous revîmes seulement l'hiver suivant au passage de la Bérésina.

Il faudrait plusieurs volumes pour retracer les manœuvres et les combats de la partie de l'armée qui suivit l'Empereur à Moscou. Je me bornerai donc à indiquer les faits les plus importants, à mesure qu'ils se dérouleront.

Ainsi, le 25 juillet, il y eut près d'Ostrowno une affaire d'avant-garde très favorable à notre infanterie, mais où plusieurs régiments de cavalerie furent trop précipitamment engagés par Murat. Le 16e de chasseurs fut de ce nombre. Mon frère, qui y servait comme chef d'escadrons, fut pris et conduit bien au delà de Moscou, à Sataroff, sur le Volga. Il y retrouva le colonel Saint-Mars, ainsi qu'Octave de Ségur. Ils s'entr'aidèrent à supporter les ennuis de la captivité, auxquels mon frère était déjà habitué, car il avait passé plusieurs années dans les prisons et sur les pontons des Espagnols. Nos chances de guerre étaient bien différentes: Adolphe, fait trois lois prisonnier, ne fut jamais blessé, tandis que, recevant très souvent des blessures, je ne fus jamais pris.

Pendant que l'Empereur, maître de Wilna, manœuvrait pour amener l'armée russe à une bataille décisive, mais sans pouvoir y parvenir, le corps d'Oudinot, après avoir passé la Düna à Polotsk, s'établit en avant de cette ville, ayant en face de lui les nombreuses troupes du général Wittgenstein, formant l'aile droite de l'ennemi. Avant de rendre compte des événements qui se passèrent sur les rives de la Düna, je crois nécessaire de vous faire connaître la composition du 2e corps, dont je suivis tous les mouvements.