À cette époque, tous les régiments français, à l'exception des cuirassiers, avaient une compagnie de grenadiers, nommée compagnie d'élite, qui tenait habituellement la droite de la ligne. Celle du 23e était donc ainsi placée, lorsque le général Legrand fit observer au maréchal que les ennemis ayant leur artillerie en avant de leur centre, et les dangers devant être par conséquent beaucoup plus grands sur ce point, il conviendrait de le faire attaquer par la compagnie d'élite, composée des hommes les plus aguerris et des meilleurs chevaux, afin d'éviter une hésitation qui pourrait compromettre le résultat de l'opération. En vain, j'assurai que le régiment, presque entièrement formé d'anciens soldats, était sous tous les rapports moraux et physiques aussi solide sur un point que sur un autre, le maréchal m'ordonna de placer la compagnie d'élite au centre du régiment. J'obéis; puis, ayant réuni les officiers, je leur expliquai à demi-voix ce que nous allions exécuter, et les prévins que pour mieux surprendre les ennemis, je ne ferais aucun commandement préparatoire et me bornerais à celui de Chargez! lorsque notre ligne serait à petite portée du canon ennemi. Tout étant bien convenu, le régiment sortit du bivouac dans le plus grand silence aux premières lueurs du crépuscule, et traversa avec assez de facilité le bois dont les grands arbres étaient très espacés; puis nous entrâmes dans la clairière unie au bout de laquelle se trouvait le camp russe. Seul de tout le régiment, je n'avais pas le sabre à la main, car la droite, celle qui restait libre, était employée à tenir les rênes de mon cheval. Vous comprenez ce qu'il y avait de pénible dans cette position pour un officier de cavalerie qui va s'élancer sur les ennemis!… Mais j'avais tenu à marcher avec mon régiment et me plaçai en avant de la compagnie d'élite, ayant auprès de moi son intrépide capitaine, M. Courteau, un des meilleurs officiers de ce corps et celui que j'affectionnais le plus.
Tout était parfaitement tranquille dans le camp des Russes, vers lequel nous avancions au petit pas, sans bruit, et j'avais d'autant plus d'espoir de le surprendre que le général Koulnieff n'ayant fait passer le gué à aucun détachement de cavalerie, nous n'apercevions pas de vedettes et distinguions seulement, à la lueur affaiblie des feux, quelques rares sentinelles d'infanterie, placées si près du camp, qu'entre leur avertissement et notre brusque apparition, il était probable que les Russes ne pourraient se préparer à la défense. Mais tout à coup deux vilains Cosaques, gens rôdeurs et méfiants, paraissent, à cheval, à trente pas de ma ligne, la considèrent un moment, puis s'enfuient vers le camp, où il était évident qu'ils allaient signaler notre arrivée!… Ce contre-temps me fut très désagréable, car sans lui nous serions certainement arrivés sur les Russes sans perdre un seul homme. Cependant, comme nous étions découverts et approchions d'ailleurs du point où j'avais résolu d'accélérer la marche, je mis mon cheval au galop. Tout le régiment fit de même, et bientôt je fis entendre le commandement: «Chargez!»
À ce signal, tous mes intrépides cavaliers s'élancent rapidement avec moi vers le camp, où nous tombons comme la foudre!… Mais l'alarme venait d'y être donnée par les deux Cosaques! Les artilleurs, couchés auprès de leurs pièces, saisissent leurs lances à feu, et quatorze canons vomissent à la fois la mitraille sur mon régiment! Trente-sept hommes, dont dix-neuf de la compagnie d'élite, furent tués raides! Le brave capitaine Courteau fut de ce nombre, ainsi que le lieutenant Lallouette! Les artilleurs russes essayaient de recharger leurs pièces, lorsqu'ils furent hachés par nos cavaliers! Nous avions peu de blessés, presque tous les coups ayant été mortels. Nous eûmes une quarantaine de chevaux tués. Le mien fut estropié par un biscaïen; il put néanmoins me porter jusque dans le camp, où les fantassins russes, réveillés en sursaut, couraient déjà aux armes. Ces hommes se voyant rudement sabrés par nos chasseurs à cheval qui, d'après mes instructions, s'étaient placés dès l'abord entre eux et les rangées de fusils, fort peu purent saisir les leurs et faire feu sur nous, d'autant moins qu'au bruit de l'artillerie, les deux régiments d'infanterie du général Albert, sortant du bois, s'étaient élancés au pas de course sur les extrémités du camp, où ils passaient au fil de la baïonnette tout ce qui essayait de se défendre. Les Russes en désordre ne pouvant résister à cette triple attaque, une grande partie d'entre eux qui, arrivés la nuit au camp, n'avaient pu distinguer la hauteur des berges de la rivière, voulurent s'échapper dans cette direction et tombèrent de quinze à vingt pieds sur des roches où presque tous furent brisés: il en périt beaucoup!
Le général Koulnieff, à peine réveillé, se réunit cependant à un groupe de 2,000 hommes, dont le tiers tout au plus avait des fusils, et suivant machinalement cette masse désordonnée, il se présenta devant le gué. Mais, en pénétrant dans le camp, j'avais fait occuper ce point important par 500 à 600 cavaliers, dont faisait partie la compagnie d'élite qui, exaspérée par la mort de son capitaine, s'élança en fureur sur les Russes, dont elle fit un très grand massacre!… Le général Koulnieff, que déjà l'ivresse faisait chanceler sur son cheval, ayant attaqué le maréchal des logis Legendre, celui-ci lui plongea son sabre dans la gorge et l'étendit mort à ses pieds!… M. de Ségur, dans sa narration de la campagne de 1812, fait tenir au général Koulnieff mourant un discours à l'instar des héros d'Homère. J'étais à quelques pas du sous-officier Legendre lorsqu'il passa son sabre dans la gorge de Koulnieff, et je puis certifier que ce général russe tomba sans proférer un seul mot[4]!… La victoire des fantassins du général Albert et du 23e fut complète. Les ennemis eurent au moins 2,000 hommes tués ou blessés, et nous leur fîmes près de 4,000 prisonniers; le surplus périt en tombant sur les rochers aigus. Quelques Russes des plus lestes parvinrent à rejoindre Wittgenstein, qui, en apprenant la sanglante défaite de son avant-garde, se mit en retraite sur Sebej.
Le maréchal Oudinot, enhardi par l'éclatant succès qu'il venait d'obtenir, résolut de poursuivre les Russes et fit, comme la veille, passer l'armée sur la rive droite de la Drissa; mais pour donner aux régiments d'infanterie de la brigade Albert ainsi qu'au 23e de chasseurs à cheval le temps de se remettre des fatigues du combat, le maréchal les laissa en observation sur le champ de bataille de Sivotschina.
Je profitai de ce repos pour procéder à une cérémonie dont on s'occupe bien rarement à la guerre. Ce fut de rendre les derniers devoirs à ceux de nos braves camarades qui venaient d'être tués!… Une fosse considérable les reçut tous, rangés selon leurs grades, ayant le capitaine Courteau et son lieutenant sur le front de la ligne! Puis les quatorze canons russes, si courageusement enlevés par le 23e, furent placés en avant de cette tombe militaire!
Ce pieux devoir accompli, je voulus faire panser ma blessure de la veille, qui me causait des douleurs affreuses, et fus pour cela m'asseoir à l'écart sous un immense sapin. J'y aperçus un jeune chef de bataillon qui, adossé contre le tronc de l'arbre et soutenu par deux grenadiers, fermait péniblement un petit paquet dont l'adresse était tracée avec du sang… C'était le sien!… Cet officier, appartenant à la brigade Albert, venait de recevoir, à l'attaque du camp russe, un affreux coup de baïonnette qui lui avait ouvert le bas-ventre, d'où s'échappaient les intestins!… Plusieurs étaient percés, et, quoique le pansement eût été fait, le sang coulait toujours: le coup était mortel!… Le malheureux blessé, qui ne l'ignorait pas, avait voulu, avant de succomber, faire ses adieux à une dame qu'il chérissait; mais après avoir écrit, il ne savait à qui confier ce précieux dépôt, lorsque le hasard me conduisit auprès de lui. Nous ne nous connaissions que de vue; néanmoins, pressé par les approches de la mort, il me pria d'une voix presque éteinte de lui rendre deux services; et, après avoir fait éloigner de quelques pas les grenadiers, il me donna le paquet en disant, les larmes aux yeux: «Il y a un portrait!» Il me fit promettre de le remettre secrètement en mains propres, si j'étais assez heureux pour retourner un jour à Paris; «du reste, ajouta-t-il, ce n'est pas pressé, car il vaut mieux qu'on ne reçoive ceci que longtemps après que je ne serai plus!…» Je promis de m'acquitter de cette pénible mission, ce que je ne pus exécuter que deux ans plus tard, en 1814!… Quant à la seconde prière que m'adressa le jeune chef de bataillon, elle fut exaucée deux heures après! Il lui était pénible de penser que son corps serait déchiré par les loups, dont le pays foisonne, et il désirait que je le fisse placer à côté du capitaine et des cavaliers du 23e, dont il avait vu l'enterrement. Je m'y engageai, et ce malheureux officier étant mort quelque temps après notre pénible entretien, je me conformai à ses derniers vœux!
CHAPITRE X
Nouvelle retraite d'Oudinot.—Marches et contremarches.—Le 23e de chasseurs est comblé de récompenses.—Retraite sur Polotsk.—Le général Saint-Cyr.—Oudinot, blessé, cède le commandement à Saint-Cyr.
Profondément ému par ce lugubre épisode, je réfléchissais fort tristement, lorsque je fus tiré de mes rêveries par le bruit lointain d'une très vive canonnade. Les deux armées étaient encore aux prises. En effet, le maréchal Oudinot, après avoir passé devant le relais de Kliastitsoui, où j'avais été blessé la veille, ayant joint l'arrière-garde russe à l'entrée du marais dont le débouché nous avait été si funeste vingt-quatre heures avant, s'était obstiné à y refouler l'armée ennemie; mais celle-ci, n'étant pas disposée à passer ce dangereux défilé, avait fait, avec des forces considérables, un retour offensif contre les troupes françaises, qui, après avoir éprouvé d'assez grandes pertes, se retiraient suivies par les Russes. On eût dit qu'Oudinot et Wittgenstein jouaient une partie de barres!… Quand l'un s'avançait, l'autre se retirait pour le poursuivre à son tour s'il battait en retraite!… La nouvelle reculade d'Oudinot nous fut annoncée sur le champ de bataille de Sivotschina par un aide de camp qui apportait au général Albert l'ordre de conduire sa brigade et le 23e de chasseurs à deux lieues en arrière, dans la direction de Polotsk.