Au moment de partir, je ne voulus pas abandonner les quatorze pièces enlevées le matin par mon régiment, et comme les chevaux avec lesquels l'ennemi les avait amenées étaient tombés en notre pouvoir, on les attela, et nous fîmes conduire l'artillerie à notre prochain bivouac, d'où ce glorieux trophée du courage du 23e fut dirigé la nuit suivante sur Polotsk; nos quatorze canons ne tardèrent pas à concourir très efficacement à la défense de cette ville.

L'armée d'Oudinot battit en retraite ce même jour jusqu'au gué de Sivotschina qu'elle avait passé le matin en poursuivant Wittgenstein, qui, rendu plus circonspect par le désastre éprouvé le jour même en ce lieu par son avant-garde, n'osa aventurer aucun corps isolé sur la rive occupée par nos troupes. Les deux armées, ainsi séparées par la Drissa, prirent respectivement leurs positions de nuit. Mais le 2 août, Oudinot ayant rapproché ses troupes de Polotsk, les hostilités cessèrent pour quelques jours, tant les deux partis avaient besoin de repos. Nous fûmes rejoints par le bon général Castex ainsi que par le 24e de chasseurs, qui en voulait beaucoup à son colonel de l'avoir éloigné au moment où c'était à lui d'attaquer le camp russe, tandis que dans sa course vers la haute Drissa il n'avait pas vu un seul ennemi, ni trouvé le gué supposé.

Après quelques jours de repos, Wittgenstein porta une partie de ses troupes vers la basse Düna, d'où Macdonald menaçait sa droite. Le maréchal Oudinot ayant suivi dans cette direction l'armée russe, celle-ci fit volte-face vers nous, et pendant huit à dix jours il y eut de nombreuses marches, contremarches et plusieurs engagements partiels, dont il serait trop long et trop pénible de faire l'analyse, d'autant que tout cela n'amena d'autre résultat que de faire tuer des hommes fort inutilement, et de démontrer le peu de décision des chefs des deux armées.

Le plus sérieux des combats livrés pendant cette courte période eut lieu le 13 août, auprès du magnifique couvent de Valensoui, construit sur les bords de la Svolna. Cette petite rivière, dont les berges sont très fangeuses, séparait les Français des Russes, et il était évident que celui des deux généraux qui tenterait le passage de vive force sur un terrain aussi défavorable éprouverait un sanglant échec. Wittgenstein ni Oudinot n'avaient donc pas le projet de franchir la Svolna sur ce point; mais au lieu d'aller chercher ailleurs un champ de bataille sur lequel ils pussent se mesurer, on les vit tous les deux prendre position sur ce cours d'eau comme pour se narguer mutuellement. Bientôt il s'établit d'une rive à l'autre une canonnade des plus vives et parfaitement inutile, puisque les troupes d'aucun parti n'ayant le moyen de joindre leur adversaire, ce déplorable engagement ne pouvait avoir aucun avantage pour personne.

Cependant Wittgenstein, pour ménager ses soldats, s'était borné à poster quelques bataillons de chasseurs à pied dans les saules et les roseaux qui bordent le rivage, et tenait ses troupes hors de la portée des canons français, dont le feu bien nourri atteignait seulement quelques-uns de ses tirailleurs, tandis qu'Oudinot, s'étant obstiné, malgré les sages observations de plusieurs généraux, à rapprocher sa première ligne de la Svolna, éprouva des pertes qu'il aurait pu et dû s'éviter. L'artillerie des Russes n'est pas à beaucoup près, aussi bonne que la nôtre, mais elle se sert, en campagne, de pièces dites licornes, dont la portée dépassait celle des canons français de cette époque. Ce furent ces licornes qui firent les plus grands ravages parmi nos troupes.

Le maréchal Oudinot, persuadé que nos ennemis allaient franchir la rivière, tenait non seulement une division d'infanterie à portée de les repousser, mais il la faisait appuyer par la cavalerie du général Castex, précaution surabondante, car un passage, même celui d'une petite rivière, demande plus de temps qu'il n'en faut aux défenseurs pour accourir au-devant des attaquants. Mon régiment et le 24e de chasseurs n'en furent pas moins exposés pendant vingt-quatre heures aux boulets des Russes, qui nous tuèrent et estropièrent plusieurs hommes.

Pendant ce combat, où les troupes restèrent très longtemps de pied ferme, on vit arriver l'aide de camp qu'Oudinot avait envoyé à Witepsk porter à l'Empereur le rapport des combats de Kliastitsoui ainsi que de celui de Sivotschina. Napoléon, voulant témoigner en particulier aux troupes qu'il ne les rendait pas responsables du peu de succès de notre marche, venait de combler le 2e corps de récompenses, tant en avancement qu'en décorations. Après avoir bien traité l'infanterie, Sa Majesté accordait quatre croix de la Légion d'honneur à chacun des régiments de cavalerie. Le major général prince Berthier ajoutait dans sa lettre d'envoi que l'Empereur, pour exprimer au 23e de chasseurs à cheval la satisfaction qu'il éprouvait pour sa belle conduite à Wilkomir, au pont de Dünabourg, au combat de nuit de Drouia, à Kliastitsoui, et surtout à l'attaque du camp russe de Sivotschina, lui envoyait, en sus des quatre récompenses données aux autres régiments, quatorze décorations, une pour chaque canon enlevé par lui à l'avant-garde de Koulnieff!… J'avais donc dix-huit croix à distribuer à mon brave régiment. L'aide de camp n'avait pas apporté les brevets, mais le major général suppléait à cet envoi en chargeant les chefs des régiments de désigner les militaires qui devaient les recevoir et de lui en faire passer l'état.

J'assemblai tous les capitaines et, après m'être éclairé de leur avis, je dressai ma liste et fus la présenter au maréchal Oudinot, en le priant de me permettre de la faire connaître sur-le-champ au régiment: «Comment, ici, sous les boulets!…—Oui, monsieur le maréchal, sous les boulets… Ce sera plus chevaleresque!…»

Le général Lorencez, qui, comme chef d'état-major, avait libellé le rapport des divers combats et fait un très grand éloge du 23e de chasseurs, ayant été de mon avis, le maréchal consentit à ma demande. Les décorations ne devaient arriver que plus tard, mais j'envoyai chercher aux équipages une pièce de ruban que j'avais dans mon portemanteau, et après y avoir fait couper dix-huit morceaux, j'annonçai au régiment les récompenses qui lui étaient accordées par l'Empereur. Puis, faisant sortir des rangs les élus à tour de rôle, je donnai à chacun un bout de ce ruban rouge, alors si désiré, si bien porté, et dont on a depuis si grandement affaibli le prestige en le prodiguant, en le prostituant même!… Cette distribution faite en présence de l'ennemi, au milieu des dangers, produisit un effet immense sur le régiment, dont l'enthousiasme fut au comble lorsque j'appelai le vieux sous-officier Prud'homme, réputé à juste titre le plus intrépide et le plus modeste de tous les guerriers du 23e de chasseurs. Toujours calme, ce brave, illustré par de nombreuses actions d'éclat, s'approcha d'un air timide et reçut le ruban, au milieu des vives acclamations de tous les escadrons: ce fut un vrai triomphe pour lui!… Je n'oublierai jamais cette scène touchante qui, vous le savez, se passait sous le canon de l'ennemi.

Mais il n'y a point de bonheur complet!… Deux hommes portés sur ma liste comme approchant le plus du mérite de Prud'homme venaient d'être cruellement blessés par des boulets!… Le maréchal des logis Legendre, celui qui avait tué le général Koulnieff, avait un bras emporté, et le brigadier Griffon une jambe brisée!… On les amputait lorsque je me rendis à l'ambulance pour les décorer!… À la vue du ruban de la Légion d'honneur, ils parurent oublier leurs douleurs et firent éclater la joie la plus vive!… Cependant Legendre ne survécut pas longtemps à sa blessure, mais Griffon se rétablit, fut évacué sur la France, et, plusieurs années après, je le retrouvai à l'hôtel des Invalides.