L'armée traînait après elle plus de quarante mille voitures qui encombraient les défilés. On en fit l'observation à l'Empereur, qui répondit que chacune de ces voitures sauverait deux blessés, nourrirait plusieurs hommes, et qu'on s'en débarrasserait insensiblement. Ce système philanthropique pourrait, ce me semble, être combattu, car la nécessité d'alléger la marche d'une armée en retraite paraît devoir passer avant toutes les autres considérations.
Pendant le séjour des Français à Moscou, le roi Murat et les corps de cavalerie avaient occupé une partie de la province de Kalouga, sans cependant s'être emparés de la ville de ce nom, dont les environs sont très fertiles. L'Empereur, voulant éviter de passer sur le champ de bataille de la Moskova, ainsi que par la route de Mojaïsk, dont l'armée avait épuisé les ressources en venant à Moscou, prit la direction de Kalouga, d'où il comptait gagner Smolensk par des contrées fertiles et, pour ainsi dire, neuves. Mais, au bout de quelques jours de marche, nos troupes, dont l'effectif, après la jonction du roi Murat, s'élevait encore à plus de 100,000 hommes, se trouvèrent en présence de l'armée russe qui occupait la petite ville de Malo-Iaroslawetz. La position de l'ennemi était des plus fortes; cependant l'Empereur la fait attaquer par le prince Eugène à la tête du corps italien et des divisions françaises Morand et Gérard. Aucun obstacle n'arrêtant l'impétuosité de nos troupes, elles s'emparèrent de la ville après un combat long et meurtrier, qui nous coûta 4,000 hommes tués ou blessés. Le général Delzons, officier d'un grand mérite, resta parmi les morts.
Le lendemain, 24 octobre, l'Empereur, étonné de la vive résistance qu'il avait éprouvée, et sachant que toute l'armée russe lui barrait le passage, arrête la marche de ses troupes et passe trois jours à réfléchir au parti qu'il doit prendre.
Pendant une des reconnaissances qu'il faisait sur le front des ennemis, Napoléon fut sur le point d'être enlevé par eux!… Le brouillard était épais… Tout à coup les cris de Hourra! hourra! se font entendre; de nombreux Cosaques sortent d'un bois voisin de la route, qu'ils traversent à vingt pas de l'Empereur en renversant et pointant tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage. Mais le général Rapp, s'élançant à la tête de deux escadrons de chasseurs et de grenadiers à cheval de la garde, qui suivaient constamment l'Empereur, sabre et met en fuite les ennemis. Ce fut dans ce combat que M. Le Couteulx, mon ancien camarade à l'état-major de Lannes, devenu aide de camp du prince Berthier, s'étant armé de la lance d'un Cosaque tué par lui, commit l'imprudence de revenir en brandissant cette arme, imprudence d'autant plus grave que Le Couteulx était revêtu d'une pelisse et d'un bonnet fourré, sous lesquels on ne pouvait rien distinguer de l'uniforme français. Aussi, un grenadier à cheval de la garde le prit pour un officier de Cosaques, et, le voyant se diriger vers l'Empereur, il le poursuivit et lui passa son énorme sabre au travers du corps!… Malgré cette affreuse blessure, M. Le Couteulx, placé dans une des voitures de l'Empereur, supporta le froid, les fatigues de la retraite, et parvint à regagner la France.
Les reconnaissances faites par Napoléon l'ayant convaincu de l'impossibilité de continuer sa marche vers Kalouga, à moins de livrer une sanglante bataille aux nombreuses troupes de Koutousoff, Sa Majesté se décida à aller passer par Mojaïsk pour gagner Smolensk. L'armée quitta donc un pays fertile pour reprendre une route dévastée, déjà parcourue au mois de septembre au milieu des incendies et jalonnée de cadavres!… Le mouvement que fit l'Empereur, le reportant après dix jours de fatigues à douze lieues seulement de Moscou, donna aux soldats beaucoup d'inquiétudes pour l'avenir. Le temps devint affreux; le maréchal Mortier rejoignit l'Empereur après avoir fait sauter le Kremlin.
L'armée revit Mojaïsk et le champ de bataille de la Moskova!… La terre, sillonnée par les boulets, était couverte de débris de casques, de cuirasses, de roues, d'armes, de lambeaux d'uniformes et de trente mille cadavres à demi dévorés par les loups!… Les troupes et l'Empereur passèrent rapidement, en jetant un triste regard sur cet immense tombeau!
M. de Ségur, dans la première édition de son ouvrage sur la campagne de Russie, dit qu'en repassant sur le champ de bataille de la Moskova, on aperçut un malheureux Français qui, ayant eu les deux jambes brisées dans le combat, s'était blotti dans le corps d'un cheval ouvert par un obus, et y avait passé cinquante jours, se nourrissant et pansant ses blessures avec la chair putréfiée des morts!… On fit observer à M. de Ségur que cet homme eût été asphyxié par les gaz délétères, et qu'il eût, d'autre part, préféré couvrir ses plaies avec de la terre fraîche et même avec de l'herbe, plutôt que d'augmenter la putréfaction en y mettant de la chair pourrie!… Je ne fais cette observation que pour mettre en garde contre les exagérations d'un livre qui eut d'autant plus de succès qu'il est très bien écrit.
Après Wiasma, l'armée fut assaillie par des flots de neige et un vent glacial qui ralentirent sa marche. Un grand nombre de voitures furent abandonnées, et quelques milliers d'hommes et de chevaux périrent de froid sur la route. La chair de ces derniers servit de nourriture aux soldats et même aux officiers. L'arrière-garde passa successivement du commandement de Davout à celui du prince Eugène et définitivement sous celui du maréchal Ney, qui conserva cette pénible mission tout le reste de la campagne.
Le 1er novembre, on parvint à Smolensk. Napoléon avait fait réunir dans cette ville une grande quantité de vivres, de vêtements et de chaussures; mais les administrateurs qui en étaient chargés, ne pouvant connaître l'état de désorganisation dans lequel l'armée était tombée, ayant exigé des bons de distribution et toutes les formalités des temps ordinaires, ces lenteurs exaspérèrent les soldats, qui, mourant de faim et de froid, enfoncèrent les portes des magasins et s'emparèrent tumultueusement de ce qu'ils contenaient, de sorte que beaucoup d'hommes eurent trop, plusieurs pas assez, d'autres rien!
Tant que les troupes avaient marché en ordre, le mélange des diverses nations n'avait donné lieu qu'à de légers inconvénients; mais dès que la misère et la fatigue eurent fait rompre les rangs, la discipline fut perdue. Comment aurait-elle pu subsister dans un immense rassemblement d'individus isolés, manquant de tout, marchant pour leur compte et ne se comprenant pas?… Car dans cette masse désordonnée régnait vraiment la confusion des langues!… Quelques régiments, et principalement ceux de la garde, résistaient encore. Presque tous les cavaliers des régiments de ligne, ayant perdu leurs chevaux, furent réunis en bataillons, et ceux de leurs officiers qui étaient encore montés formèrent les escadrons sacrés dont le commandement fut confié aux généraux Latour-Maubourg, Grouchy et Sébastiani, qui y remplissaient les fonctions de simples capitaines, tandis que des généraux de brigade et des colonels faisaient celles de maréchaux des logis et de brigadiers. Cette organisation suffirait seule pour faire connaître à quelle extrémité l'armée était réduite!