Dans cette position critique, l'Empereur avait compté sur une forte division de troupes de toutes armes que le général Baraguey d'Hilliers devait conduire à Smolensk; mais en approchant de la ville, on apprit que ce général avait mis bas les armes devant une colonne russe, en spécifiant que lui seul ne serait pas fait prisonnier de guerre, et qu'il lui serait permis d'aller joindre l'armée française afin de rendre compte de sa conduite. Mais l'Empereur ne voulut pas voir Baraguey d'Hilliers, auquel il fit donner l'ordre de se rendre en France et d'y garder les arrêts jusqu'à ce qu'un conseil de guerre l'eût jugé. Baraguey d'Hilliers prévint ce jugement en mourant de désespoir à Berlin.

Ce général avait été l'une des erreurs de Napoléon, qu'il séduisit lors du camp de Boulogne, en lui promettant de dresser les dragons à servir tour à tour comme fantassins et cavaliers. Mais l'essai de ce système ayant été fait en 1805 pendant la campagne d'Autriche, les vieux dragons qu'on avait mis à pied, et que Baraguey d'Hilliers commandait en personne, furent battus à Wertingen sous les yeux de l'Empereur. On leur rendit des chevaux, ils furent encore défaits, et pendant plusieurs années les corps de cette arme se ressentirent du désordre que Baraguey avait jeté parmi eux. L'auteur de ce système bâtard, tombé en disgrâce, avait espéré se relever en demandant à venir en Russie, où il acheva de se perdre aux yeux de l'Empereur par sa capitulation sans combat et en violant le décret qui prescrit au chef d'un corps réduit à mettre bas les armes de suivre le sort de ses troupes, et lui défend de solliciter des ennemis des conditions favorables à lui seul.

Après avoir passé plusieurs jours à Smolensk afin de réunir les troupes restées en arrière, l'Empereur se rendit le 15 à Krasnoë où, malgré ses graves préoccupations (car on se battait non loin de la ville), il expédia un officier vers le 2e corps d'armée resté sur la Düna et devenu désormais son seul espoir de salut.

Les régiments dont se composait ce corps avaient éprouvé moins de fatigues et de privations que ceux qui avaient fait partie de l'expédition de Moscou; mais aussi, par compensation, ils avaient bien plus souvent combattu les ennemis. Napoléon, voulant les en récompenser en nommant à tous les emplois vacants, se fit apporter les propositions d'avancement relatives au 2e corps. Il y en avait plusieurs en ma faveur, dont l'une ne demandait pour moi que le grade de major (lieutenant-colonel). Ce fut celle que le secrétaire présenta. Je tiens du général Grundler, qui, ayant reçu l'ordre de porter ces dépêches, se trouvait dans le cabinet de l'Empereur au moment où il achevait son travail, que Napoléon, au moment de signer, raya de sa main le mot major pour y substituer celui de colonel, en disant: «C'est une ancienne dette que j'acquitte.» Je fus donc enfin colonel du 23e de chasseurs, le 15 novembre; mais je ne l'appris que quelque temps après.

La retraite continuait péniblement, et les ennemis, dont les forces augmentaient sans cesse, coupèrent de l'armée le corps du prince Eugène, ainsi que ceux de Davout et de Ney. Les deux premiers parvinrent à grand'peine à se faire jour les armes à la main et à rejoindre l'Empereur, dont l'esprit était douloureusement préoccupé par l'absence du corps de Ney, car il fut plusieurs jours sans en recevoir aucune nouvelle.

Le 19 novembre, Napoléon parvint à Orscha. Il s'était écoulé un mois depuis qu'il avait quitté Moscou, et il restait encore cent vingt lieues à faire pour parvenir au Niémen. Le froid était intense.

Tandis que de sombres inquiétudes agitaient l'Empereur sur le sort de l'arrière-garde et de son intrépide chef, le maréchal Ney, celui-ci exécutait un des plus beaux faits d'armes dont il soit fait mention dans les annales militaires. Parti le 17 au matin de Smolensk, après en avoir fait sauter les remparts, le maréchal, à peine en marche, fut assailli par des myriades d'ennemis qui l'attaquèrent sur les deux flancs, en tête et en queue!… Ney, les repoussant constamment, marcha au milieu d'eux pendant trois jours; mais enfin il se trouva arrêté au dangereux défilé du ravin de Krasnoë, au delà duquel on découvrait de fortes masses de troupes russes et une formidable artillerie, qui commença un feu vif et soutenu. Sans s'étonner de cet obstacle imprévu, le maréchal prend l'audacieuse résolution de forcer le passage et ordonne au 48e de ligne (commandé par le colonel Pelet, ancien aide de camp de Masséna) de charger vivement à la baïonnette. À la voix de Ney, les soldats français, bien que harassés de fatigue, exténués de besoin et engourdis par le froid, s'élancent sur les batteries russes et les enlèvent. Les ennemis les reprennent, et nos troupes les en chassent de nouveau. Mais enfin il fallut céder à la supériorité du nombre. Le 48e, accablé par la mitraille, fut en très grande partie détruit, car sur six cent cinquante hommes qui étaient entrés dans le ravin, une centaine seulement le repassèrent. Le colonel Pelet, grièvement blessé, était de ce nombre.

La nuit survint, et tout espoir de rejoindre l'Empereur et l'armée paraissait perdu pour le corps d'arrière-garde; mais Ney a confiance en ses troupes et surtout en lui-même. Par son ordre, de nombreuses lignes de feux sont allumées afin de retenir les ennemis dans leur camp, dans la crainte d'une nouvelle attaque le lendemain. Le maréchal a résolu de mettre le Dniéper entre lui et les Russes, et de confier sa destinée et celle de ses troupes à la fragilité des glaces de ce fleuve. Il était seulement indécis sur le chemin qu'il devait prendre pour gagner le plus tôt possible le Dniéper, lorsqu'un colonel russe venant de Krasnoë se présente comme parlementaire et somme Ney de mettre bas les armes!… L'indignation du maréchal éclate à la pensée d'une telle humiliation, et comme l'officier ennemi n'était porteur d'aucun ordre écrit, Ney lui déclare qu'il ne le considère pas comme parlementaire, mais bien comme un espion; qu'il va donc le faire passer au fil des baïonnettes s'il ne le guide vers le point le plus rapproché du Dniéper!… Le colonel russe fut contraint d'obéir.

Ney donne à l'instant l'ordre de quitter en silence le camp, dans lequel il abandonne artillerie, caissons, bagages et les blessés hors d'état de le suivre; puis, favorisé par l'obscurité, il gagne, après quatre heures de marche, les rives du Dniéper. Ce fleuve était gelé, mais cependant pas assez fortement pour être praticable sur tous les points, car il existait un grand nombre de crevasses et des parties où la glace était si mince qu'elle s'enfonçait lorsque plusieurs hommes y passaient à la fois. Le maréchal fit donc défiler ses soldats un à un. Le passage du fleuve, ainsi opéré, les troupes du maréchal Ney se croyaient en sûreté, quand au jour naissant elles aperçurent un bivouac considérable de Cosaques. L'hetman Platow y commandait, et comme il avait, selon son habitude, passé la nuit à boire, il dormait en ce moment. Or, la discipline est si forte dans l'armée russe que personne n'oserait éveiller son chef ni faire prendre les armes sans son ordre. Les débris du corps de Ney côtoyèrent donc à une lieue le camp de l'hetman sans être attaqués. On ne vit les Cosaques de Platow que le lendemain.

Le maréchal Ney marcha durant trois jours en combattant sans cesse le long des bords sinueux du Dniéper qui devaient le conduire à Orscha, et le 20 il aperçut enfin cette ville où il espérait trouver l'Empereur et l'armée; mais il est encore séparé d'Orscha par une vaste plaine, occupée par un corps nombreux d'infanterie ennemie, qui s'avance sur lui pendant que les Cosaques se préparent à l'attaquer par derrière. Prenant une bonne position défensive, il envoie successivement plusieurs officiers pour s'assurer que les Français occupent encore Orscha, sans quoi il eût été impossible de continuer la résistance. Un des officiers atteint Orscha, où le quartier général se trouvait encore. En apprenant le retour du maréchal Ney, l'Empereur manifesta une joie des plus vives, et pour le dégager de la situation périlleuse où il se trouvait, il envoya au-devant de lui le prince Eugène et le maréchal Mortier, qui repoussèrent les ennemis et ramenèrent à Orscha le maréchal Ney avec ce qui restait des braves placés sous ses ordres. Cette retraite fit le plus grand honneur au maréchal Ney.