Le lendemain, l'Empereur continua sa retraite par Kokanow, Toloczin et Bobr, où il trouva les troupes du maréchal Victor arrivées depuis peu d'Allemagne et entra en communication avec le 2e corps, dont Saint-Cyr venait de rendre le commandement au maréchal Oudinot.

CHAPITRE XV

Situation du 2e corps.—Démoralisation des Bavarois.—Mission auprès du comte Lubenski.

Comme il est important d'indiquer les causes qui avaient réuni le 2e corps au surplus de l'armée dont il s'était séparé dès le commencement de la campagne, je dois reprendre l'abrégé de son historique depuis le mois d'août, lorsque, après avoir battu les Russes devant Polotsk, le maréchal Saint-Cyr fit établir auprès de cette place un immense camp retranché gardé par une partie de ses troupes et distribua le surplus sur les deux rives de la Düna. La cavalerie légère couvrait les cantonnements, et, ainsi que je l'ai déjà dit, la brigade Castex, à laquelle mon régiment était attaché, fut placée à Louchonski, sur la petite rivière de la Polota, d'où nous étions à même de surveiller les grandes routes venant de Sébej et de Newel.

L'armée de Wittgenstein, après sa défaite, s'était retirée en arrière de ces villes, de sorte qu'il existait entre les Russes et les Français un espace de plus de vingt-cinq lieues, non occupé à poste fixe, mais où chacun des deux partis envoyait des reconnaissances de cavalerie, ce qui donnait lieu à de petits combats peu importants. Du reste, comme les environs de Polotsk étaient suffisamment garnis de fourrages et de grains encore sur pied, et qu'il était facile de comprendre que nous y ferions un long séjour, les soldats français se mirent à faucher et à battre les blés, qu'on écrasait ensuite dans de petits moulins à bras, dont chaque maison de paysan est garnie.

Ce travail me paraissant trop lent, je fis réparer à grand'peine deux moulins à eau situés sur la Polota, auprès de Louchonski, et dès ce moment le pain fut assuré pour mon régiment. Quant à la viande, les bois voisins étaient remplis de bétail abandonné; mais comme il fallait y faire une traque chaque jour pour avoir la provision, je résolus d'imiter ce que j'avais vu pratiquer à l'armée de Portugal et de former un troupeau régimentaire. En peu de temps, je parvins à réunir 7 à 800 bêtes à cornes, que je confiai à la garde de quelques chasseurs démontés, auxquels je donnai les chevaux du pays, trop petits pour entrer dans les rangs. Ce troupeau, que j'augmentai par de fréquentes excursions, exista plusieurs mois, ce qui me permit de donner au régiment de la viande à discrétion et entretenait la bonne santé de ma troupe, qui me sut gré des soins que je prenais d'elle. J'étendis ma prévoyance sur les chevaux, pour lesquels on construisit de grands hangars, recouverts en paille et placés derrière les baraques des soldats, de sorte que notre bivouac était presque aussi confortable qu'un camp établi en pleine paix. Les autres chefs de corps firent des établissements analogues, mais aucun ne forma de troupeaux: leurs soldats vivaient au jour le jour.

Pendant que tous les régiments français, croates, suisses et portugais s'occupaient sans relâche du soin d'améliorer leur situation, les Bavarois seuls ne faisaient rien pour se soustraire à la misère et aux maladies!… En vain le général comte de Wrède cherchait-il à les stimuler en leur montrant avec quelle activité les soldats français construisaient les baraques, moissonnaient, battaient le blé, le transformaient en farine, bâtissaient des fours et faisaient du pain, les malheureux Bavarois, totalement démoralisés depuis qu'ils ne recevaient plus de distributions régulières, admiraient les travaux intelligents de nos troupes sans essayer de les imiter; aussi mouraient-ils comme des mouches, et il n'en serait pas resté un seul si le maréchal Saint-Cyr, sortant momentanément de sa nonchalance habituelle, n'eût engagé les colonels des autres divisions à fournir quotidiennement du pain aux Bavarois. La cavalerie légère, placée plus avant dans les campagnes et près des forêts, leur envoyait des vaches.

Cependant, ces Allemands, si mous lorsqu'il fallait travailler, étaient fort braves devant l'ennemi; mais dès que le péril cessait, ils retombaient dans leur complète apathie. La nostalgie, ou maladie du pays, s'emparait d'eux; ils se traînaient vers Polotsk, et, gagnant les hôpitaux établis par les soins de leurs chefs, ils demandaient la chambre où l'on meurt, s'étendaient sur la paille et ne se relevaient plus! Un très grand nombre périrent de la sorte, et les choses en vinrent au point que le général de Wrède se vit obligé de placer dans son fourgon les drapeaux de plusieurs bataillons qui n'avaient plus assez d'hommes pour les garder. Cependant, on était au mois de septembre, le froid ne se faisait pas encore sentir; le temps était, au contraire, fort doux; aussi les autres troupes étaient en bon état et vécurent gaiement en attendant les événements futurs.

Les cavaliers de mon régiment se faisaient surtout remarquer par leur bonne santé, ce que j'attribuais d'abord à la quantité de pain et de viande que je leur donnais, et surtout à l'eau-de-vie que j'étais parvenu à me procurer en abondance, par suite d'une convention conclue avec les Jésuites de Polotsk. Ces bons Pères, tous Français, avaient à Louchonski une grande ferme dans laquelle se trouvait une distillerie d'eau-de-vie de grain; mais, à l'approche de la guerre, les ouvriers s'étant enfuis vers le monastère en y apportant les alambics et tous les ustensiles, la fabrication avait cessé, ce qui privait les religieux d'une partie de leur revenu. Cependant, l'agglomération de l'armée autour de la ville avait rendu les alcools si rares et si chers, que les cantiniers faisaient plusieurs jours de marche pour aller en chercher jusqu'à Wilna. Il me vint donc en pensée de faire avec les Jésuites un traité par lequel je devais protéger leurs distillateurs, faire ramasser et battre par mes soldats le blé nécessaire, à condition que mon régiment aurait chaque jour une partie de l'eau-de-vie qui en proviendrait. Ma proposition ayant été acceptée, les moines eurent de grands bénéfices en faisant vendre de l'alcool au camp, et j'eus l'immense avantage d'en faire distribuer trois fois par jour à mes soldats, qui depuis qu'ils avaient passé le Niémen ne buvaient que de l'eau.

Je sais qu'au premier aspect ces détails sont oiseux, mais je les rappelle avec plaisir parce que les soins que je pris de mes hommes sauvèrent la vie à beaucoup d'entre eux et maintinrent l'effectif du 23e de chasseurs fort au-dessus de celui des autres régiments de cavalerie du corps d'armée, ce qui me valut de la part de l'Empereur un témoignage de satisfaction dont je parlerai plus loin.