Parmi les précautions que je pris, il en est encore deux qui sauvèrent la vie à beaucoup de mes cavaliers. La première fut de les contraindre, dès le 15 septembre, à se munir tous d'une de ces redingotes en peau de mouton avec toison qu'on trouvait en quantité dans les habitations des villages abandonnés. Les soldats sont de grands enfants, dont il faut prendre soin pour ainsi dire malgré eux. Les miens prétendirent d'abord que ces grandes pelisses étaient inutiles et surchargeaient leurs chevaux; mais dès le mois d'octobre ils les placèrent avec plaisir sous leurs manteaux, et, lorsque les grands froids furent venus, ils me remercièrent de les avoir forcés à les garder.
La seconde des précautions que je crus devoir prendre fut d'envoyer sur les derrières de l'armée tous les chasseurs démontés par le feu ennemi ou dont les chevaux étaient morts de fatigue. Un ordre du jour du major général prescrivait d'envoyer tous ces hommes sur Lepel, en Lithuanie, où ils devaient recevoir des chevaux qu'on attendait de Varsovie. Je me préparais à exécuter cet ordre, lorsque, ayant appris que le dépôt de Lepel était encombré de cavaliers à pied, manquant de tout et n'ayant rien à faire, car il n'arrivait pas un seul cheval de remonte, je pris sur moi d'envoyer tous mes hommes démontés directement à Varsovie, sous le commandement du capitaine Poitevin, qui avait été blessé. Je savais très bien que ce que je faisais était contraire aux règlements; mais dans une armée immense, transportée aussi loin et placée dans des conditions aussi extraordinaires, il était physiquement impossible que l'état-major et l'administration pussent pourvoir aux besoins des troupes. Il fallait donc qu'un chef de corps pût prendre bien des choses sous sa responsabilité; aussi, le général Castex, qui ne pouvait me donner une autorisation officielle, m'ayant promis de fermer les yeux sur ce qui se passait, je continuai à agir de la sorte tant que cela fut possible, si bien qu'insensiblement le nombre de chasseurs démontés envoyés par moi à Varsovie s'éleva à 250. Après la campagne, je les retrouvai sur la Vistule, tous habillés de neuf, bien équipés et ayant d'excellents chevaux, ce qui fut un très bon renfort pour le régiment. Les hommes démontés appartenant à d'autres corps et réunis à Lepel, au nombre de plus de 9,000, ayant été surpris par la grande retraite des troupes revenant de Moscou, furent presque tous faits prisonniers ou périrent de froid sur les routes! Il eût été cependant si facile de les diriger pendant l'été et l'automne sur Varsovie, dont le dépôt de remonte avait beaucoup de chevaux et manquait de cavaliers.
Je passai à Louchonski un grand mois dans le repos, ce qui avança la guérison de la blessure que j'avais reçue en juillet à Jakoubowo. Nous étions bien, dans ce camp, sous le rapport matériel, mais fort inquiets de ce qui se passait vers Moscou, et n'avions que très rarement des nouvelles de France. Je reçus enfin une lettre, par laquelle ma chère Angélique m'annonçait qu'elle venait de donner le jour à un garçon. Ma joie, quoique bien vive, fut mêlée de tristesse, car j'étais bien loin de ma famille, et, sans prévoir tous les dangers auxquels je serais exposé avant peu, je ne me dissimulais pas que de grands obstacles s'opposeraient à notre réunion.
Vers le milieu de septembre, le maréchal Saint-Cyr me donna une mission fort délicate. Elle avait un double but: d'abord, aller reconnaître ce que faisaient les ennemis dans les environs de Newel, et revenir ensuite par les rives du lac Ozérichtchi, afin de m'aboucher avec le comte Lubenski, le plus grand seigneur du pays et l'un des rares Polonais disposés à tout entreprendre pour secouer le joug des Russes. L'Empereur, qui, tout en hésitant à proclamer le rétablissement de l'ancienne Pologne, voulait organiser en départements les parties déjà conquises, avait éprouvé beaucoup de refus de la part des seigneurs auxquels il s'était proposé d'en confier l'administration; mais, d'après les assurances qui lui furent données sur le patriotisme du comte Lubenski, Sa Majesté venait de le nommer préfet de Witepsk. Ce seigneur vivant retiré dans une terre située au delà des cercles occupés par les Français, il était difficile de lui faire parvenir sa nomination et d'assurer son arrivée. Napoléon avait donc ordonné d'envoyer un parti de cavalerie légère vers le comte Lubenski.
Chargé de remplir cette mission, avec trois cents hommes de mon régiment, je choisis les cavaliers les plus braves, les mieux montés, et, après les avoir pourvus de pain, de viandes cuites, d'eau-de-vie et de tout ce qui était nécessaire, je quittai, le 14 septembre, le camp de Louchonski, où je laissai la brigade Castex et le surplus de nos escadrons. J'emmenai avec moi Lorentz, qui devait me servir d'interprète.
La vie de partisan est périlleuse et très fatigante. Éviter les grandes routes, nous cacher le jour dans les forêts sans oser y faire du feu, prendre dans un hameau des vivres et des fourrages, que nous allions consommer à quelques lieues de là, afin de donner le change aux espions ennemis; marcher toute la nuit, en se dirigeant quelquefois vers un point différent de celui où l'on doit aller; être sans cesse sur le qui-vive, telle fut la vie que je menai lorsque, lancé avec trois cents hommes seulement dans une contrée immense et inconnue pour moi, je dus m'éloigner de l'armée française et me rapprocher de celle des Russes, dont je pouvais rencontrer de nombreux détachements. Ma situation était fort difficile; mais j'avais confiance dans ma destinée, ainsi que dans la valeur des cavaliers dont j'étais suivi. J'avançais donc résolument, en côtoyant à deux ou trois lieues au large la route qui, de Polotsk, se rend à Newel par Tomtschino, Krasnopoli et Petschski.
Je ne vous ferai pas le récit détaillé des événements peu intéressants qui nous survinrent; il vous suffira de savoir que, grâce aux bons avis que nous donnaient les paysans, antagonistes déclarés des Russes, nous fîmes le tour de la ville de Newel en évitant tous les postes ennemis, et que, après huit jours, ou plutôt huit nuits de marche, nous parvînmes au lac Ozérichtchi, sur les rives duquel est situé le magnifique château qui appartenait alors au comte Lubenski.
Je n'oublierai jamais la scène qui se passa à notre arrivée dans cet antique et vaste manoir. La lune éclairait une superbe soirée d'automne. La famille du comte était réunie pour célébrer l'anniversaire de sa naissance et se réjouir de la victoire remportée par Napoléon à la Moskova, lorsque des domestiques accourant annoncer que le château est cerné par des soldats à cheval qui, après avoir placé des postes et des sentinelles, pénétraient déjà dans les cours, on pensa que c'était la police russe qui venait arrêter le maître du logis. Celui-ci, homme des plus courageux, attendait avec calme qu'on le conduisît dans les prisons de Saint-Pétersbourg, quand un de ses fils, que la curiosité avait porté à ouvrir une fenêtre, vient dire: «Ces cavaliers parlent français!»
À ces mots, le comte Lubenski, suivi de sa nombreuse famille et d'une foule de serviteurs, se précipitant hors du château, les réunit sur un immense péristyle, dont je montais alors les degrés, et, s'avançant vers moi les bras tendus, il s'écria d'un ton tragique: «Sois le bienvenu, généreux Gaulois, qui apportes la liberté dans ma patrie si longtemps opprimée!… Viens, que je te presse sur mon cœur, guerrier du grand Napoléon, libérateur de la Pologne!…» Non seulement le comte m'embrassa, mais il voulut que la comtesse, ses filles et ses fils fissent de même. Puis l'aumônier, les précepteurs, les institutrices vinrent me baiser la main, et toute la domesticité posa ses lèvres sur mon genou!… Bien que fort étonné des honneurs de divers degrés qu'on me rendait, je les reçus avec toute la gravité dont j'étais capable, et je croyais la scène terminée, lorsque, sur un mot du comte, chacun se prosternant se mit en prière.
Entré au château, je remis à M. Lubenski sa nomination de préfet de Witepsk, revêtue de la signature de l'empereur des Français, et lui demandai s'il acceptait: «Oui, s'écria-t-il avec force, et je suis prêt à vous suivre!…» La comtesse montra le même enthousiasme, et il fut convenu que le comte, accompagné de son fils aîné et de deux serviteurs, partirait avec moi. J'accordai une heure pour faire les préparatifs du voyage. Il n'est pas besoin de dire qu'elle fut employée à donner un bon souper à mon détachement, qui fut obligé de le manger à cheval, tant je craignais d'être surpris. Les adieux faits, nous allâmes coucher à quatre lieues de là, dans une forêt où nous restâmes cachés tout le jour suivant. La nuit d'après, nous continuâmes notre marche; mais, pour dépister les partis ennemis, qui auraient pu être surpris de la présence d'un détachement français dans ces parages, je me gardai bien de reprendre les chemins que j'avais suivis en venant, et, passant par Lombrowka, Swino et Takarena, tantôt par des sentiers, tantôt à travers champs, je parvins, au bout de cinq jours, à Polotsk. Je me félicitai d'autant plus d'avoir changé de route en revenant, que j'appris plus tard, par des marchands de Newel, que les Russes avaient envoyé un régiment de dragons et 600 Cosaques m'attendre aux sources de la Drissa, vers Krasnopoli.