La seule influence qu'ait eue Moscou sur les événements de 1812 provint de ce que Napoléon, ne voulant pas comprendre qu'Alexandre ne pouvait lui demander la paix, sous peine d'être mis à mort par ses sujets, pensait que s'éloigner de cette capitale avant d'avoir conclu un traité avec les Russes serait avouer l'impuissance dans laquelle il était de s'y maintenir. L'empereur des Français s'obstina donc à rester le plus longtemps possible à Moscou, où il perdit plus d'un mois à attendre inutilement des propositions de paix. Ce retard nous devint fatal, puisqu'il permit à l'hiver de se prononcer avant que l'armée française pût aller se cantonner en Pologne. Mais lors même que Moscou aurait été conservé intact, cela n'eût rien changé aux événements; la catastrophe provint de ce que la retraite ne fut pas préparée d'avance et exécutée en temps opportun. Il était cependant facile de prévoir qu'il ferait très grand froid en Russie pendant l'hiver!… Mais, je le répète, l'espérance de conclure la paix séduisit Napoléon et fut la seule cause de son long séjour à Moscou.
Les pertes de la Grande Armée pendant la campagne furent immenses; on les a cependant beaucoup exagérées. J'ai déjà dit que j'avais vu entre les mains du général Gourgaud un état de situation surchargé de notes écrites de la main de Napoléon, et qu'il résultait de ce document officiel que le nombre d'hommes qui passèrent le Niémen fut de 325,900, dont 155,400 Français et 170,500 alliés. À notre retour, les contingents prussiens et autrichiens passèrent en masse à l'ennemi, et presque tous les autres alliés avaient déserté individuellement pendant la retraite. Ce n'est donc qu'en établissant une balance entre l'effectif des Français à leur entrée en campagne et ce qu'il était à leur second passage du Niémen, qu'on peut faire un premier calcul approximatif de leurs pertes.
Or il résulte des états de situation produits en février 1813 que 60,000 Français avaient repassé le Niémen; il en manquait donc 95,000. Sur ce nombre, 30,000 des prisonniers faits par les Russes rentrèrent dans leur patrie après la paix de 1814. La perte totale des Français regnicoles fut donc, pendant la campagne de Russie, de 65,000 morts[17].
La perte éprouvée par mon régiment fut dans des proportions relativement beaucoup moindres. En effet, à l'ouverture de la campagne, le 23e de chasseurs comptait dans ses rangs 1,018 hommes. Pendant son séjour au camp de Polotsk, il en reçut 30, ce qui portait à 1,048 le nombre de cavaliers de ce corps entrés en Russie. Sur ce nombre, j'eus 109 hommes tués, 77 faits prisonniers, 65 estropiés et 104 égarés. Le déficit ne fut donc que de 355 hommes; de sorte que, après la rentrée des cavaliers que j'avais dirigés sur Varsovie après la campagne, le régiment qui, des bords de la Vistule, avait été envoyé au delà de l'Elbe, dans la principauté de Dessau, put réunir en février 1813 un total de 693 hommes à cheval, ayant tous fait la campagne de Russie.
En voyant ce chiffre, l'Empereur, qui de Paris surveillait la réorganisation de son armée, pensa qu'il y avait erreur, et renvoya la situation, en me faisant ordonner d'en faire produire une plus exacte, et comme la seconde fut conforme à la première, l'Empereur ordonna au général Sébastiani d'aller inspecter mon régiment et de lui faire dresser un état nominatif des hommes présents. Cette opération ayant détruit tous les doutes et confirmé ce que j'avais avancé, je reçus peu de jours après du major général une lettre des plus flatteuses pour les officiers et sous-officiers, et surtout pour moi. Elle portait que «l'Empereur chargeait le prince Berthier de nous exprimer la satisfaction de Sa Majesté, pour les soins que nous avions donnés à la conservation des hommes placés sous nos ordres; que l'Empereur, sachant que le 23e de chasseurs n'avait pas été jusqu'à Moscou, ne fondait pas la comparaison sur les pertes essuyées par les régiments qui avaient poussé jusque-là, mais qu'il l'établissait entre ceux du 2e corps d'armée qui, s'étant trouvés dans les mêmes conditions, auraient dû ne faire qu'à peu près les mêmes pertes; que néanmoins le 23e de chasseurs, bien qu'il eût plus souffert du feu de l'ennemi que les autres, était celui de tous qui avait ramené le plus d'hommes, ce que Sa Majesté attribuait au zèle du colonel, des officiers et sous-officiers, ainsi qu'au bon esprit des soldats!»
Après avoir mis à l'ordre et fait lire cette lettre devant tous les escadrons, je comptais la garder comme un titre glorieux pour ma famille, mais j'en fus empêché par un scrupule que vous approuverez sans doute. Il me parut peu convenable de priver le régiment d'une pièce qui, portant les marques de la satisfaction impériale pour tous, appartenait à tous. J'envoyai donc la lettre du major général aux archives du régiment. Je me suis bien souvent repenti de cet acte de délicatesse, car un an s'était à peine écoulé, que le gouvernement de Louis XVIII ayant été substitué en 1814 à celui de l'Empereur, le 23e de chasseurs fut incorporé au 3e de même arme. Les archives de ces deux corps furent d'abord réunies, mal conservées, puis, au grand licenciement de l'armée en 1815, elles se perdirent dans l'immense gouffre du bureau de la guerre. En vain, après, la révolution de 1830, j'ai fait rechercher la lettre du major général, si flatteuse pour mon ancien régiment et pour moi, je n'ai pu parvenir à la retrouver.
CHAPITRE XXII
1813. Fâcheuse situation générale.—Incurie de l'administration.—Observations sur la conservation des places fortes.—État de la France.—Levées forcées et illégales.—Je rejoins mon dépôt à Mons.
L'année 1813 commença pour la France sous de bien fâcheux auspices; car à peine les glorieux débris de notre armée revenant de Russie eurent-ils franchi la Vistule et commencé à se réorganiser, que la trahison du général prussien York et des troupes qu'il commandait nous contraignit à nous retirer derrière l'Oder, et bientôt à abandonner Berlin et toute la Prusse soulevée contre nous, à l'aide des corps que Napoléon avait eu l'imprudence d'y laisser. Les Russes hâtèrent autant que possible leur marche et vinrent se joindre aux Prussiens, dont le Roi déclara alors la guerre à l'empereur des Français.
Napoléon n'avait dans le nord de l'Allemagne que deux divisions, commandées, il est vrai, par le maréchal Augereau, mais presque entièrement composées de conscrits. Quant aux Français qui venaient de faire la campagne de Russie, dès qu'ils furent bien nourris et qu'ils cessèrent de coucher sur la neige, ils recouvrèrent leurs forces, et l'on aurait pu les opposer aux ennemis. Mais nos cavaliers étaient presque tous à pied; très peu de fantassins avaient conservé leurs fusils; nous n'avions plus d'artillerie; la plupart des soldats manquaient de chaussures, et leurs habits tombaient en lambeaux! Le gouvernement français avait cependant employé une partie de l'année 1812 à faire confectionner une grande quantité d'effets de tous genres; mais, par suite de la négligence de l'administration de la guerre, alors dirigée par M. Lacuée, comte de Cessac, aucun régiment ne reçut les vêtements qui lui étaient destinés. La conduite de nos administrateurs en cette circonstance mérite d'être signalée. Voici comment les choses se passaient.