Dès que le dépôt d'un régiment avait confectionné à grands frais les nombreux effets destinés à ses bataillons ou escadrons de guerre, l'administration traitait avec une maison de roulage pour les transporter jusqu'à Mayence, qui faisait alors partie de l'Empire. Les colis, traversant la France, ne couraient donc aucun danger jusqu'aux bords du Rhin; cependant, par ordre de M. de Cessac, un détachement devait les accompagner jusqu'à Mayence, où l'on renvoyait les rouliers français, ainsi que l'escorte, pour livrer les caisses à des entrepreneurs étrangers, chargés de les diriger sur Magdebourg, Berlin et la Vistule, sans qu'aucun agent français eût à surveiller ces expéditions; aussi se faisaient-elles avec tant de mauvaise foi et une si grande lenteur que les ballots contenant les effets d'habillement et les chaussures mettaient six à huit mois pour parcourir le trajet de Mayence à la Vistule, ce qui aurait pu être fait en quarante jours.

Mais ce qui n'avait été qu'un grave inconvénient lorsque les armées françaises occupaient paisiblement l'Allemagne et la Pologne devint une calamité après la campagne de Russie. Plus de deux cents bateaux chargés d'effets destinés à nos régiments étaient retenus par les glaces sur le canal de Bromberg, auprès de Nackel, lorsqu'en janvier 1813 nous passâmes sur ce point. Mais comme il ne se trouvait pas sur cet immense convoi un seul agent de l'administration française pour nous prévenir, et que les bateliers, tous Prussiens, se considéraient déjà comme nos ennemis, pas un ne parla, et nous passâmes outre, croyant que ces barques portaient des marchandises. Cependant, le lendemain, les Prussiens prirent pour plus de douze millions d'effets d'habillement, linge et chaussures, qui, destinés à nos malheureux soldats, servirent à vêtir plusieurs régiments que la Prusse leva contre nous. Le froid, qui sévissait de nouveau, fit périr quelques milliers de Français de plus, mais on n'en vanta pas moins notre habile administration!

Le peu de régularité qui régna dans la marche de l'armée française pendant qu'elle traversait la Prusse provint d'abord de l'incurie de Murat, qui avait pris le commandement après le départ de l'Empereur, et plus tard de la faiblesse du prince Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie. Aussi était-il temps de repasser l'Elbe pour entrer sur le territoire de la Confédération du Rhin. Mais avant de se résoudre à éloigner ses troupes de la Pologne et de la Prusse, l'Empereur, voulant s'y ménager des moyens de retours offensifs, avait ordonné de laisser de fortes garnisons dans les places qui assurent le passage de la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe, telles que Praga, Modlin, Thorn, Danzig, Stettin, Custrin, Glogau, Dresde, Magdebourg, Torgau, Wittemberg et Hambourg.

Cette grave décision de Napoléon peut être envisagée sous deux points de vue bien différents; aussi a-t-elle été louée par des militaires éclairés, tandis que d'autres, non moins instruits, l'ont fortement blâmée.

Les premiers disaient que la nécessité de donner enfin du repos et un refuge aux nombreux malades et blessés que son armée ramenait de Russie força l'Empereur de garder les places fortes dont l'occupation assurait, du reste, aux Français la conservation d'un immense matériel de guerre et de grands approvisionnements de vivres. Ils ajoutaient que ces forteresses embarrasseraient les mouvements des ennemis, qui, forcés de les bloquer, affaibliraient ainsi le nombre des troupes actives qu'ils pourraient employer contre nous; enfin, que si les renforts que Napoléon faisait venir de France et d'Allemagne le mettaient à même de gagner une bataille, les places fortes conservées par lui faciliteraient aux Français une nouvelle conquête de la Prusse, ce qui nous reporterait bientôt au delà de la Vistule et contraindrait les Russes à retourner dans leur pays.

On répondit à cela que Napoléon affaiblissait son armée en la morcelant sur tant de points éloignés, dont les garnisons ne pouvaient se prêter mutuellement aucun secours; qu'il ne fallait pas compromettre le salut de la France pour sauver quelques milliers de malades et de blessés, dont un très petit nombre pourrait servir de nouveau. En effet, ils périrent presque tous dans les hôpitaux. On disait encore que les régiments italiens, polonais et allemands de la Confédération du Rhin, joints par l'Empereur aux garnisons françaises pour ne pas trop diminuer ses troupes, serviraient mal. Effectivement, presque tous les soldats étrangers combattirent très mollement et finirent par passer à l'ennemi. On ajoutait enfin que l'occupation des places fortes gênerait fort peu les armées russes et prussiennes, qui, après les avoir bloquées par un corps d'observation, continueraient leur marche vers la France: ce fut en effet ce qui arriva.

Chacune de ces deux opinions présente, en thèse générale, des avantages et des inconvénients. Cependant, dans les conditions où se trouvait l'armée française, je crois devoir me ranger à l'avis de ceux qui proposaient d'abandonner les places, car puisque, de l'aveu même de leurs contradicteurs, ces places ne pouvaient nous être utiles qu'autant que nous battrions complètement les armées russes et prussiennes, c'était une raison de plus pour chercher à augmenter nos forces disponibles, au lieu de les disséminer à l'infini!…

Et qu'on ne dise pas que les ennemis n'ayant plus, dès lors, de blocus à faire, auraient aussi accru le nombre de leurs bataillons disponibles, ce qui aurait rétabli la proportion, car on tomberait dans une très grande erreur!… En effet, l'ennemi aurait toujours été obligé de laisser de fortes garnisons dans les places abandonnées par nous, tandis que nous eussions pu disposer de la totalité des troupes que nous y laissâmes, et qui furent ainsi paralysées. J'ajouterai que la défense inutile de ces nombreuses forteresses priva notre armée active de beaucoup de généraux expérimentés, entre autres du maréchal Davout, qui, à lui seul, valait plusieurs divisions. Je conçois d'ailleurs qu'on renonce à se servir, en campagne, de quelques brigades, lorsqu'il s'agit de leur confier la garde des places d'où dépend le salut de son pays, telles que sont les villes de Metz, de Lille, de Strasbourg pour la France, car alors c'est, pour ainsi dire, le corps de la patrie qu'on défend. Au contraire, les forteresses placées sur la Vistule, l'Oder et l'Elbe, à deux et trois cents lieues de France, n'avaient pas une importance positive, mais seulement une importance conditionnelle, c'est-à-dire subordonnée aux succès de nos armées actives. Ces succès n'ayant pas eu lieu, les quatre-vingt et quelques mille hommes de garnison que l'Empereur avait laissés en 1812 dans ces places furent obligés de mettre bas les armes!…

La situation de la France, dès les premiers mois de 1813, était des plus critiques, car, au midi, nos armées d'Espagne avaient éprouvé de très grands revers par suite de l'affaiblissement de nos forces dans la Péninsule, d'où l'on tirait sans cesse quelques régiments, tandis que les Anglais ne cessèrent d'envoyer des troupes à Wellington; aussi ce général avait-il fait une brillante campagne dans le courant de 1812. Il nous avait repris Ciudad-Rodrigo, Badajoz, le fort de Salamanque, avait gagné la bataille des Arapiles, occupé Madrid, et il menaçait les Pyrénées.

Au nord, les soldats nombreux et aguerris que Napoléon avait conduits en Russie avaient presque tous péri dans les combats ou succombé de misère. L'armée prussienne, encore intacte, venait de se joindre aux Russes. Les Autrichiens étaient sur le point d'imiter cet exemple. Enfin, les souverains et surtout les peuples de la Confédération germanique, excités par l'Angleterre, chancelaient dans leur alliance avec la France. Le Prussien baron de Stein, homme de moyens et fort entreprenant, saisit cette occasion pour publier divers pamphlets, dans lesquels il appelait tous les Allemands à secouer le joug de Napoléon et à reconquérir leur liberté. Cet appel fut d'autant mieux écouté que le passage, le séjour et l'entretien des troupes françaises qui, depuis 1806, avaient occupé l'Allemagne, lui avaient occasionné des pertes immenses auxquelles s'était jointe la confiscation des marchandises anglaises, par suite du blocus continental établi par Napoléon. La Confédération du Rhin lui aurait donc échappé, si les souverains des divers États dont elle se composait eussent dès lors pris la résolution de céder aux vœux de leurs sujets; mais aucun d'eux n'osa bouger, tant était grande l'habitude de l'obéissance à l'empereur des Français, ainsi que la crainte de le voir bientôt arriver à la tête de forces considérables, qu'il organisait promptement et dirigeait sans cesse sur l'Espagne.