La majeure partie de la nation française avait encore une très grande confiance dans Napoléon. Les gens instruits le blâmaient sans doute d'avoir, l'année précédente, poussé son armée jusqu'à Moscou et surtout d'y avoir attendu l'hiver; mais les masses populaires, habituées à considérer l'Empereur comme infaillible, et n'ayant d'ailleurs aucune notion sur les événements et sur les pertes éprouvées par nos troupes en Russie, voyaient seulement la gloire que la prise de Moscou faisait rejaillir sur nos armes; aussi y eut-il beaucoup d'élan pour donner à l'Empereur les moyens de ramener la victoire autour de ses aigles. Chaque département, chaque ville firent des dons patriotiques en chevaux; mais de nombreuses levées de conscrits et d'argent attiédirent bientôt cet enthousiasme. Cependant, au total, la nation s'exécuta d'assez bonne grâce, et les bataillons ainsi que les escadrons sortaient pour ainsi dire de terre comme par enchantement. Chose étonnante! après les nombreuses levées d'hommes qui avaient été faites en France depuis vingt ans, jamais le recrutement n'avait produit une aussi forte et une aussi belle espèce de soldats. Cela provenait de plusieurs causes.
D'abord, chacun des cent huit départements alors existants avait depuis plusieurs années une compagnie d'infanterie dite départementale, sorte de garde prétorienne de MM. les préfets, qui s'étaient complu à la former des hommes les mieux constitués. Ceux-ci, ne quittant jamais les principales villes du département où ils étaient fort bien casernés, nourris et vêtus, et où ils faisaient très peu de service, avaient eu le temps d'acquérir toutes leurs forces corporelles, car la plupart menaient cette vie depuis six à sept ans, et comme on les exerçait régulièrement au maniement des armes, à la marche et aux manœuvres, il ne leur manquait que le baptême du feu pour être des troupes parfaites. Ces compagnies étaient, selon l'importance du département, de 150, 200 et 250 hommes. L'Empereur les envoya toutes à l'armée, où elles furent fondues dans des régiments de ligne.
En second lieu, on appela au service une très grande quantité de conscrits des années précédentes, dont les uns par protection, les autres par ruse ou maladies passagères, avaient obtenu d'être placés à la queue des dépôts, c'est-à-dire de rester chez eux jusqu'à nouvel ordre. L'âge les avait rendus presque tous forts et vigoureux.
Ces mesures étaient légales; mais ce qui ne l'était pas, ce fut le rappel des individus qui, ayant déjà tiré à la conscription et s'étant trouvés libérés par le sort, n'en étaient pas moins contraints à prendre les armes, s'ils avaient moins de trente ans. Cette levée produisit une grande quantité d'hommes propres à supporter les fatigues de la guerre. Il y eut bien à ce sujet quelques murmures, principalement dans le Midi, la Vendée et la Bretagne; cependant, l'immense majorité du contingent marcha, tant était grande l'habitude de l'obéissance!… Mais cette abnégation des populations entraîna le gouvernement dans une mesure encore plus illégale, et d'autant plus dangereuse qu'elle frappait la classe supérieure; car, après avoir fait marcher les hommes que le sort avait exemptés, on força ceux qui s'étaient fait remplacer (ainsi que la loi les y autorisait) à prendre néanmoins les armes, bien que plusieurs familles se fussent gênées et même ruinées pour conserver leurs fils, car les remplaçants coûtaient alors 12, 15, 18 et jusqu'à 20,000 francs, qu'il fallait payer comptant. Il y eut même des jeunes gens qui, s'étant fait remplacer jusqu'à trois fois, n'en furent pas moins obligés de partir, et l'on en vit qui servaient dans la même compagnie que l'individu payé par eux pour les substituer!… Cette iniquité provenait des conseils de Clarke, ministre de la guerre, et de Savary, ministre de la police, qui persuadèrent à l'Empereur que, pour prévenir pendant la guerre tout mouvement hostile au gouvernement, il fallait éloigner de l'intérieur les fils des familles influentes et les envoyer à l'armée pour servir en quelque sorte d'otages!… Mais afin d'atténuer un peu aux yeux de la classe aisée l'odieux de cette mesure, l'Empereur créa, sous la dénomination de gardes d'honneur, quatre régiments de cavalerie légère spécialement destinés à recevoir les jeunes gens bien élevés. Ces corps, auxquels on donna un brillant uniforme de hussards, eurent des officiers généraux pour colonels.
À ces levées plus ou moins légales, l'Empereur ajouta le produit d'une conscription anticipée et de nombreux et excellents bataillons formés avec les matelots, ouvriers ou artilleurs de la marine militaire, tous hommes faits, instruits au maniement des armes, et qui, ennuyés de la vie monotone des ports, désiraient ardemment depuis longtemps aller acquérir de la gloire auprès de leurs camarades de l'armée de terre. Ils devinrent bientôt d'excellents et redoutables fantassins. Le nombre de ces marins s'élevait à plus de 30,000. Enfin l'Empereur, obligé d'employer tous les moyens pour reconstituer l'armée, dont une grande partie avait péri dans les glaces de la Russie, affaiblit encore ses armées d'Espagne, en y prenant non seulement quelques milliers d'hommes pour compléter sa garde, mais plusieurs brigades et divisions entières, composées de vieux soldats habitués aux fatigues et aux dangers.
De leur côté, les Russes, et surtout les Prussiens, se préparaient à la guerre. L'infatigable baron de Stein parcourait les provinces en prêchant la croisade contre les Français, et en organisant son Tugenbund ou ligue de la vertu, dont les adeptes juraient de prendre les armes pour la liberté de l'Allemagne. Cette société, qui nous suscita de si nombreux ennemis, agissait ouvertement dans la Prusse déjà en guerre avec Napoléon, et s'insinuait dans les États et les armées de la Confédération du Rhin, malgré quelques souverains et de l'aveu tacite de plusieurs autres, si bien que presque toute l'Allemagne en secret était notre ennemie, et les contingents qu'elle joignait à nos forces militaires se préparaient à nous trahir à la première occasion, ainsi que les événements le prouvèrent bientôt. Ces événements n'auraient pas tardé à se produire, si la mollesse et la lenteur naturelles aux Allemands ne les eussent empêchés d'agir beaucoup plus tôt qu'ils ne le firent, car les débris de l'armée française, qui avaient repassé l'Elbe à la fin de 1812, restèrent paisiblement cantonnés sur la rive gauche de ce fleuve pendant les quatre premiers mois de 1813, sans que les Russes et les Prussiens, postés en face, osassent les attaquer!… Ils ne se croyaient pas assez forts, bien que la Prusse eût mis sur pied sa landwehr, composée de tous les hommes valides, et que Bernadotte, oubliant qu'il était né Français, nous eût déclaré la guerre et eût joint les troupes suédoises à celles des ennemis de sa véritable patrie!…
Pendant le séjour que nous fîmes sur la rive gauche de l'Elbe, bien que l'armée française reçût continuellement des renforts, sa cavalerie était encore peu nombreuse, si l'on en excepte quelques régiments dont le mien faisait partie; aussi lui avait-on assigné comme cantonnements plusieurs communes et les deux petites villes de Brenha et de Landsberg, situées dans un excellent pays, non loin de Magdebourg. J'éprouvai là un bien vif chagrin. L'Empereur, voulant activer l'organisation des nouvelles levées, et pensant que la présence des chefs de corps serait pour cela momentanément fort utile aux dépôts de leurs régiments, décida que tous les colonels se rendraient en France, excepté ceux qui auraient encore un certain nombre d'hommes présents sous les armes. Le chiffre fixé pour la cavalerie était de quatre cents; j'en avais plus de six cents à cheval!… Je fus donc forcé de rester, lorsque j'aurais été si heureux d'embrasser ma femme et l'enfant qu'elle m'avait donné pendant mon absence!…
À la peine que je ressentais, se joignit encore une grande contrariété. Le bon général Castex, dont j'avais eu tant à me louer pendant la campagne de Russie, nous quitta pour entrer dans les grenadiers à cheval de la garde. Sa brigade et celle du général Corbineau, qui venait d'être nommé aide de camp de l'Empereur, furent réunies sous les ordres du général Exelmans. Le général Wathiez devait remplacer le général Castex, et le général Maurin, Corbineau; mais comme ces trois généraux s'étaient rendus en France après la campagne de Russie et que j'étais le seul colonel présent, le général Sébastiani, au corps duquel la nouvelle division allait être attachée, m'en donna le commandement, ce qui ajoutait aux obligations que j'avais à remplir dans mon régiment un surcroît de charges, puisque je devais, par un temps affreux, visiter souvent les cantonnements des trois autres. La blessure que j'avais reçue au genou, bien que cicatrisée, me faisait encore souffrir, et je ne sais vraiment comment j'aurais pu continuer ce service jusqu'à la fin de l'hiver, lorsqu'au bout d'un mois le général Wathiez, ayant rejoint l'armée, prit le commandement de la division.
Peu de jours après, sans que je l'eusse demandé, je reçus l'ordre de me rendre en France, afin d'organiser le très grand nombre de recrues et de chevaux envoyés au dépôt de mon régiment. Ce dépôt se trouvait dans le département de Jemmapes, à Mons en Belgique, qui faisait alors partie de l'Empire. Je me mis en route sur-le-champ. Mon voyage fut rapide, et comme je compris que, autorisé à venir en France pour affaires de service, il ne serait pas convenable de solliciter le plus petit congé pour aller à Paris, j'acceptai l'offre que me fit Mme Desbrières, ma belle-mère, de conduire à Mons ma femme et mon fils. Après une année de séparation et tant de dangers courus, je revis ma chère femme avec un bien grand plaisir et embrassai pour la première fois notre petit Alfred, âgé de huit mois. Ce jour fut un des plus beaux de ma vie! Vous comprendrez surtout la joie que j'éprouvai en embrassant mon enfant et en me rappelant qu'il avait été sur le point de devenir orphelin le jour même de sa naissance!…
Je passai au dépôt la fin d'avril, ainsi que les mois de mai et de juin, dans de très grandes occupations. Les recrues envoyées au 23e étaient fort nombreuses, les hommes superbes et de race belliqueuse, car ils provenaient presque tous des environs de Mons, ancienne province du Hainaut, d'où l'Autriche tirait ses meilleurs cavaliers, principalement les célèbres dragons de La Tour, lorsque les Pays-Bas lui appartenaient. Les habitants de cette contrée aiment et soignent bien les chevaux. Ceux que le pays produit étant un peu trop forts pour des chasseurs, j'obtins l'autorisation d'en faire acheter dans les Ardennes, d'où nous tirâmes une assez belle remonte.