Le 22, les Français, s'étant mis à la poursuite des Russes, atteignirent leur arrière-garde en avant du défilé de Reichenbach. Le peu de cavalerie qu'avait Napoléon était commandé par le général Latour-Maubourg, militaire des plus distingués, qui la mena avec tant de vigueur que les ennemis furent enfoncés et abandonnèrent le champ de bataille après de grandes pertes. Celles des Français, bien que peu nombreuses, leur furent très sensibles. Le général de cavalerie Bruyère, excellent officier, eut les deux jambes emportées et mourut de cette affreuse blessure. Mais l'événement le plus funeste de cette journée fut produit par un boulet qui, après avoir tué le général Kirgener (beau-frère du maréchal Lannes), blessa mortellement le maréchal Duroc, grand maréchal du palais, homme aimé de tout le monde, le plus ancien et le meilleur ami de Napoléon. Duroc ayant survécu quelques heures à sa blessure, l'Empereur se rendit auprès de lui et donna les preuves d'une grande sensibilité. Son désespoir fut des plus touchants. Les témoins de cette scène déchirante remarquèrent que, obligé de quitter son ami pour reprendre la direction de l'armée, Napoléon, en s'éloignant de Duroc, baigné de ses larmes, lui donna rendez-vous dans «un monde meilleur»!
Cependant l'armée française, poursuivant ses succès, était parvenue en Silésie, et occupa le 1er juin Breslau, sa capitale. Alors, frappés de terreur, les alliés, surtout les Prussiens, reconnurent ce qu'il y avait de critique dans leur position, et se sentant, malgré leur jactance, incapables d'arrêter seuls les Français, ils voulurent gagner du temps, dans l'espoir que l'Autriche, mettant un terme à ses hésitations, joindrait enfin ses armes aux leurs. Les Prusso-Russes envoyèrent donc des parlementaires chargés de solliciter un armistice qui, sous la médiation de l'Autriche, allait, disait-on, amener la conclusion d'un traité de paix. L'empereur Napoléon ayant cru devoir accorder cet armistice, il fut signé le 4 juin, pour durer jusqu'au 10 août.
Pendant que Napoléon marchait de succès en succès, le maréchal Oudinot se fit battre à Luckau et perdit 1,100 hommes. L'Empereur espérait que, pendant l'armistice, les nombreux renforts qu'il attendait de France et surtout la cavalerie, dont il avait si vivement regretté l'absence, le rejoindraient et pourraient participer à une nouvelle campagne, si elle devenait indispensable. Cependant, malgré cet avantage, plusieurs généraux regrettaient que l'Empereur n'eût pas poursuivi ses succès. Ils disaient que si l'armistice nous donnait le temps de faire arriver nos réserves sur le théâtre de la guerre, il laissait aussi la même faculté aux Russo-Prussiens, qui, outre les Suédois déjà en marche pour venir défendre leur cause, avaient l'espoir de voir se joindre à eux les Autrichiens. Ces derniers n'étaient pas prêts en ce moment, mais ils allaient avoir plus de deux mois pour organiser et mettre en mouvement leurs nombreuses troupes.
En apprenant à Mons les victoires de Lutzen et de Bautzen, je fus peiné de n'y avoir pas participé; mais les regrets que j'éprouvai furent atténués quand j'eus acquis la certitude que mon régiment ne s'y était pas trouvé; en effet, il était alors en avant de Magdebourg, sur la route de Berlin. M. Lacour, ancien aide de camp du général Castex, avait été vers la fin de 1812 nommé chef d'escadron au 23e de chasseurs, qu'il commandait en mon absence. C'était un officier très brave, qui s'était fait lui-même une demi-éducation avec des livres, ce qui lui donnait des prétentions peu en rapport avec l'habit militaire; en outre, son peu d'entente du commandement exposa le régiment à des pertes qu'on aurait pu éviter et dont je parlerai plus loin. Pendant mon séjour au dépôt, je reçus comme second chef d'escadrons M. Pozac, brillant officier sous tous les rapports, auquel sa valeur avait fait obtenir un sabre d'honneur à la bataille de Marengo.
Vers la fin de juin, tous les colonels envoyés en France pour organiser de nouvelles forces, ayant rempli cette tâche, reçurent l'ordre de retourner en poste à l'armée, bien que les hostilités dussent encore être suspendues pendant quelque temps. Je fus donc contraint de me séparer de ma famille, auprès de laquelle je venais de passer des jours si heureux; mais l'honneur et le devoir parlaient, il fallait obéir!
Je repris la route d'Allemagne et me rendis d'abord à Dresde, où l'Empereur avait convoqué tous les colonels, afin de les questionner sur la composition des détachements dirigés par eux sur l'armée. J'appris à ce sujet une chose qui me navra le cœur!… J'avais organisé dans mon dépôt quatre superbes escadrons de 150 hommes chacun. Les deux premiers (heureusement les plus beaux et les meilleurs) avaient rejoint le régiment; le troisième m'avait été enlevé par décision impériale, pour se rendre à Hambourg, où il fut incorporé dans le 28e de chasseurs, un des plus faibles régiments de l'armée. Cet ordre étant régulier, je m'y soumis sans murmurer. Mais il n'en fut pas de même lorsque je fus informé que le 4e escadron, que j'avais fait partir de Mons, ayant été vu à son passage à Cassel par Jérôme, roi de Westphalie, ce prince l'avait trouvé si beau que, de son autorité privée, il l'avait incorporé dans sa garde!… Je sus que l'Empereur, très irrité de ce que son frère s'était permis de s'emparer ainsi d'un détachement de ses troupes, lui avait ordonné de se remettre sur-le-champ en route, et j'espérais qu'il me serait rendu; mais le roi Jérôme fit agir quelques aides de camp de l'Empereur, qui représentèrent à Sa Majesté que la garde du roi de Westphalie étant uniquement composée d'Allemands peu sûrs, il serait convenable de lui laisser un escadron français sur lequel il pût compter; qu'en second lieu, le Roi venait de donner à grands frais à cet escadron le brillant uniforme des hussards de sa garde; enfin que même en perdant un escadron, le 23e de chasseurs serait encore un des plus forts régiments de la cavalerie française. Quoi qu'il en soit, l'incorporation de mon escadron dans la garde westphalienne fut ainsi maintenue, malgré mes vives réclamations. Je ne pouvais me consoler de cette perte et trouvais souverainement injuste de me voir ainsi dépouillé du fruit de mes peines et de mes travaux.
Je rejoignis mon régiment non loin de l'Oder, dans le pays de Sagan, où il était cantonné près de la petite ville de Freistadt, ainsi que la division Exelmans dont il faisait partie. M. Wathiez, mon nouveau général de brigade, avait été mon capitaine au 25e de chasseurs. Il fut toujours très bien pour moi. Nous allâmes loger dans un charmant et confortable château, nommé Herzogwaldau, placé au centre de plusieurs villages occupés par mes cavaliers.
Pendant notre séjour en ce lieu, il se passa un épisode fort bizarre. Un chasseur nommé Tantz, le seul mauvais sujet qu'il y eût au régiment, s'étant fortement grisé, osa menacer un officier qui le faisait conduire à la salle de police. Mis en jugement, cet homme fut condamné à mort et la sentence ratifiée. Or quand la garde, commandée par l'adjudant Boivin, alla chercher Tantz pour le conduire au lieu où il devait être fusillé, elle le trouva complètement nu dans la prison, sous prétexte qu'il faisait trop chaud. L'adjudant, très brave militaire, mais dont l'intelligence n'égalait pas le courage, au lieu de faire habiller le condamné, se borna à lui faire endosser un manteau; mais, arrivé sur le pont-levis des larges fossés du château, Tantz jette le manteau à la figure des hommes de garde, s'élance dans l'eau, la traverse à la nage, gagne la campagne et va joindre les ennemis de l'autre côté de l'Oder. On n'entendit plus parler de lui!… Je cassai l'adjudant pour avoir manqué de surveillance, mais il reconquit bientôt ses épaulettes par un trait de courage que je rapporterai sous peu.
Les escadrons que je venais de joindre au régiment portaient sa force numérique à 993 hommes, dont près de 700 avaient fait la campagne de Russie. Les soldats nouvellement arrivés étaient fortement constitués et presque tous tirés de la légion départementale de Jemmapes, ce qui avait beaucoup facilité leur instruction comme cavaliers. J'incorporai mes nouveaux escadrons dans les anciens. De part et d'autre on se préparait à la lutte, mais les ennemis avaient utilisé leur temps à nous susciter un puissant adversaire, en décidant l'Autriche à marcher contre nous!…
L'empereur Napoléon, que de nombreuses victoires avaient habitué à ne pas compter avec ses ennemis, se crut de nouveau invincible en se voyant en Allemagne à la tête de 300,000 hommes, et il n'examina pas assez les forces dont se composaient les éléments qu'il allait opposer à l'Europe entière, coalisée contre lui.