L'armée française venait, ainsi que je l'ai déjà dit, de recevoir une très forte espèce d'hommes; aussi, jamais elle n'avait été aussi belle! Mais comme, à l'exception de quelques régiments, la plupart de ces nouveaux soldats n'avaient point encore combattu, et que les désastres de la campagne de Russie avaient jeté dans les corps une perturbation dont les effets se faisaient encore sentir, nos superbes troupes formaient une armée plus propre à montrer pour obtenir la paix, qu'à faire en ce moment la guerre; aussi presque tous les généraux et colonels qui voyaient les régiments de près étaient-ils d'avis qu'il leur fallait quelques années de paix.
Si de l'armée française on passait à l'examen de celle de ses alliés, on ne trouvait que mollesse, mauvaise volonté et désir d'avoir l'occasion de trahir la France!… Tout devait donc porter Napoléon à traiter avec ses adversaires, et pour cela il aurait dû se rattacher d'abord son beau-père l'empereur d'Autriche, en lui restituant la Dalmatie, l'Istrie, le Tyrol et une partie des autres provinces qu'il lui avait arrachées en 1805 et 1809. Quelques concessions de ce genre, faites à la Prusse, auraient calmé les alliés qui, à ce qu'il paraît, offraient à Napoléon de lui rendre les colonies enlevées à la France et de lui garantir toutes les provinces en deçà du Rhin et des Alpes, de même que la haute Italie; mais il devait abandonner l'Espagne, la Pologne, Naples et la Westphalie.
Ces propositions étaient convenables; cependant; après en avoir conféré avec les diplomates étrangers envoyés pour traiter avec lui, Napoléon rudoya M. de Metternich, le principal d'entre eux, et les renvoya tous sans rien céder. On assure même qu'en les voyant sortir du palais de Dresde, il ajouta: «Comme nous allons les battre!…» L'Empereur paraissait oublier que les armées ennemies étaient près de trois fois plus nombreuses que celles qu'il pouvait leur opposer. En effet, il n'avait pas plus de 320,000 hommes en Allemagne, tandis que les alliés pouvaient mettre en ligne près de 800,000 combattants!
La fête de l'Empereur tombait au 15 août, mais il ordonna de l'avancer, parce que l'armistice finissait le 10. Les réjouissances de la Saint-Napoléon eurent donc lieu dans les cantonnements. Ce fut la dernière fois que l'armée française célébra le jour de la naissance de son empereur! Il y eut fort peu d'enthousiasme, car les officiers les moins clairvoyants comprenaient que nous étions à la veille de grandes catastrophes, et les préoccupations des chefs se reflétaient sur l'esprit des subalternes. Cependant, chacun se préparait à bien faire son devoir, mais avec peu d'espoir de succès, tant était grande l'infériorité numérique de notre armée, comparée aux troupes innombrables des ennemis, et déjà, parmi nos alliés de la Confédération du Rhin, le général saxon Thielmann avait déserté avec sa brigade pour se joindre aux Prussiens, après avoir tenté de leur livrer la forteresse de Torgau. Il régnait donc dans l'esprit de nos troupes un grand malaise et peu de confiance.
Ce fut en ce moment qu'on apprit le retour en Europe du célèbre général Moreau, qui, condamné au bannissement en 1804, à la suite de la conspiration de Pichegru et de Cadoudal, s'était retiré en Amérique. La haine que Moreau portait à Napoléon lui faisant oublier ce qu'il devait à sa patrie, il flétrit ses lauriers en allant se ranger parmi les ennemis de la France! Mais ce nouveau Coriolan subit bientôt la peine que méritait cette conduite infâme!…
Cependant, un immense demi-cercle se formait autour de l'armée française. Un corps de 40,000 Russes était en Mecklembourg; Bernadotte, prince royal de Suède, occupait Berlin et les environs avec une armée de 120,000 hommes, composée de Suédois, Russes et Prussiens. Les deux grandes armées russe et prussienne, fortes de 220,000 hommes, dont 35,000 de cavalerie, cantonnaient en Silésie, entre Schweidnitz et l'Oder; 40,000 Autrichiens étaient postés à Lintz, et la grande armée autrichienne, dont le nombre s'élevait à 140,000 hommes, était réunie à Prague; enfin, derrière et à peu de distance de cette première ligne composée de 560,000 combattants, d'immenses réserves étaient prêtes à marcher.
L'empereur Napoléon avait ainsi distribué ses troupes: 70,000 hommes, concentrés auprès de Dahmen en Prusse, devaient agir contre Bernadotte; le maréchal Ney, avec 100,000 hommes, gardait une partie de la Silésie. Un corps de 70,000 hommes se trouvait aux environs de Zittau. Le maréchal Saint-Cyr, avec 16,000 hommes, occupait le camp de Pirna et couvrait Dresde. Enfin, la garde impériale, forte de 20 à 25,000 hommes, était autour de cette capitale, prête à se porter où besoin serait. En ajoutant à ces forces les garnisons laissées dans les places, les troupes de Napoléon étaient infiniment moins nombreuses que celles des ennemis. Cette énumération ne comprend pas les armées laissées en Espagne et en Italie.
CHAPITRE XXIV
Du choix des chefs de corps.—Rupture de l'armistice.—Trahison de Jomini.—Combats en Silésie sur le Bober.—Épisodes divers.—Douloureux échec.
L'empereur des Français avait divisé son armée en quatorze corps, dits d'infanterie, bien qu'ils eussent chacun une division ou au moins une brigade de cavalerie légère. Les généraux en chef furent: pour le premier corps, Vandamme; pour le 2e le maréchal Victor; 3e, maréchal Ney; 4e, général Bertrand; 5e, général Lauriston; 6e, maréchal Marmont; 7e, général Reynier; 8e, prince Poniatowski; 9e, maréchal Augereau; 10e (enfermé dans Danzig), le général Rapp; 11e, maréchal Macdonald; 12e, maréchal Oudinot; 13e, maréchal Davout; 14e maréchal Saint-Cyr; enfin la garde, sous les ordres directs de l'Empereur. La cavalerie était divisée en cinq corps ainsi commandés, savoir: le 1er, par le général Latour-Maubourg; 2e, général Sébastiani; 3e, général Arrighi; 4e, général Kellermann; 5e, général Milhau. La cavalerie de la garde était sous les ordres du général Nansouty.