Si l'armée applaudit à quelques-uns de ces choix, tels que ceux de Davout, Ney, Augereau, Reynier et Saint-Cyr, elle regrettait de voir des commandements importants: à Oudinot, qui avait commis plus d'une erreur dans la campagne de Russie; à Marmont, qui par trop de précipitation venait de perdre la bataille des Arapiles; à Sébastiani, qui semblait au-dessous d'une telle tâche; enfin, elle se plaignit que pour une campagne qui devait décider du sort de la France, l'Empereur essayât les talents stratégiques de Lauriston et de Bertrand. Le premier était un bon artilleur; le second, un excellent ingénieur; mais n'ayant ni l'un ni l'autre dirigé des troupes sur le terrain, ils étaient par conséquent dans l'impossibilité formelle de mener un corps d'armée.
Napoléon, se rappelant que lorsqu'il fut nommé général en chef de l'armée d'Italie, il n'avait encore commandé que quelques bataillons, ce qui ne l'empêcha pas de conduire une armée dès son début, crut probablement que Lauriston et Bertrand pourraient faire de même; mais les hommes universels comme Napoléon sont fort rares, et il ne pouvait espérer en rencontrer de tels dans ces nouveaux chefs de corps. C'est ainsi que l'affection personnelle qu'il vouait à ces généraux l'entraîna dans l'erreur qu'il avait déjà commise en confiant une armée à l'artilleur Marmont.
En vain on discutera sur ce point; l'histoire des guerres passées nous prouve que pour être général en chef, les théories ne suffisent pas, et que, à très peu, mais très peu d'exceptions près, il faut avoir servi dans les régiments d'infanterie ou de cavalerie et y avoir commandé comme colonel pour être à même de bien diriger des masses de troupes, car c'est un apprentissage que très peu d'hommes peuvent bien faire comme officiers généraux, surtout comme chefs d'armée. Jamais Louis XIV ne confia en rase campagne le commandement d'un corps de troupes au maréchal de Vauban, qui était cependant un des hommes les plus capables de son siècle, et, si on le lui eût offert, il est à présumer que Vauban l'eût refusé, pour s'en tenir à sa spécialité, l'attaque et la défense des places. Marmont, Bertrand et Lauriston n'eurent pas la même modestie, et l'affection que Napoléon leur portait l'empêcha d'écouter aucune des observations qu'on lui fit à ce sujet.
Le roi Murat, qui s'était rendu à Naples après la campagne de Russie, rejoignit l'Empereur à Dresde. Les coalisés, c'est-à-dire les Autrichiens, Russes et Prussiens, ouvrirent la campagne par un manque de bonne foi indigne des nations civilisées. Bien que, aux termes de la dernière convention, les hostilités ne dussent commencer que le 16 août, ils attaquèrent nos avant-postes le 14 et mirent la plus grande partie de leurs troupes en marche, par suite de la trahison de Jomini.
Jusqu'à ce jour, on n'avait vu que deux généraux saxons, Thielmann et Langueneau, s'avilir au point de passer à l'ennemi; mais l'uniforme de général français était encore exempt d'une telle tache. Ce fut un Suisse, le général Jomini, qui la lui imprima. Ce malheureux était simple commis, au traitement de 1,200 francs, dans les bureaux du ministère de la République helvétique, en 1800, lorsque le général Ney fut envoyé à Berne par le premier Consul pour s'entendre avec le gouvernement de la Suisse sur les moyens de défense de cet État, alors notre allié. Les fonctions du commis Jomini, spécialement chargé de la tenue des registres de situation de la République helvétique, l'ayant mis en rapport avec le général Ney, celui-ci fut à même d'apprécier ses moyens, qui étaient grands, et, cédant à ses vives sollicitations, il le fit admettre comme lieutenant et bientôt comme capitaine dans un régiment suisse qu'on formait pour le service de la France. Le général Ney, prenant de plus en plus son protégé en affection, le fit faire officier français, le choisit pour aide de camp, et lui donna le moyen de publier les ouvrages qu'il écrivait sur l'art de la guerre, ouvrages qui, bien que trop vantés, ne manquent certainement pas de mérite.
Grâce à cette haute protection, Jomini devint promptement colonel, général de brigade, et se trouvait chef d'état-major du maréchal Ney lors de la reprise des hostilités, en 1813. Séduit alors par les brillantes promesses des Russes et oubliant ce qu'il devait au maréchal Ney, à l'Empereur, ainsi qu'à la France, sa patrie adoptive, il déserta en emportant les états de situation de l'armée, ainsi que toutes les notes relatives au plan de campagne qui allait s'ouvrir, et, de crainte que, en apprenant sa fuite, Napoléon ne modifiât ses projets, il insista auprès des alliés pour qu'ils commençassent les hostilités deux jours avant celui fixé pour la rupture de l'armistice. L'empereur Alexandre, au grand étonnement de l'Europe, récompensa la trahison de Jomini en le nommant son aide de camp, ce qui choqua tellement la délicatesse de l'empereur d'Autriche que, dînant un jour chez Alexandre et apercevant Jomini au nombre des convives, il s'écria tout haut: «Je sais que les souverains sont quelquefois dans la nécessité de se servir de déserteurs, mais je ne conçois pas qu'ils les reçoivent dans leur état-major et même à leur table!…»
La trahison de Jomini, chef d'état-major du maréchal Ney, ayant fait tomber aux mains des alliés les ordres de marche dictés par Napoléon, fut pour celui-ci un coup des plus funestes, car plusieurs de ses corps d'armée furent attaqués pendant leur mouvement de concentration et obligés de céder à l'ennemi des positions importantes, faute de temps pour en préparer la défense.
Cependant, l'Empereur, dont le projet était de se porter en Bohême, trouvant partout les ennemis prévenus et sur leurs gardes dans cette direction, résolut de marcher sur l'armée prussienne de Silésie et d'y faire reprendre l'offensive par les corps français, qui avaient été forcés de se retirer devant Blücher. En conséquence, Napoléon se rendit, le 20 août, à Löwenberg, où il attaqua une masse considérable de coalisés, composée de Prussiens, Russes et Autrichiens. Divers combats eurent lieu, les 21, 22 et 23, dans les environs de Goldenberg, Graditzberg et Bunslau. Les ennemis perdirent 7,000 hommes, tués ou pris, et se retirèrent derrière la Katzbach.
Pendant un des nombreux engagements qui eurent lieu durant ces trois jours, la brigade Wathiez, qui poursuivait les ennemis, fut arrêtée tout à coup par un large et bourbeux ruisseau, affluent du Bober. Il n'existait d'autre passage que deux ponts en bois, situés à un demi-quart de lieue l'un de l'autre, et que l'artillerie russe couvrait de boulets. Le 24e de chasseurs, qui était passé sous le commandement du brave colonel Schneit, ayant reçu l'ordre d'attaquer le pont de gauche, s'y porta avec son intrépidité habituelle; mais il n'en fut pas de même du 11e régiment de hussards hollandais, qui, nouvellement admis dans la brigade, avait pour mission d'enlever le pont de droite. En vain son colonel, M. Liégeard, bon et brave officier, le seul Français qu'il y eût dans ce corps, exhorta ses cavaliers à le suivre; pas un ne bougeait, tant ils étaient dominés par la peur. Mais comme mon régiment, placé par son tour de service en seconde ligne, recevait presque autant de boulets que le 11e de hussards, je courus sur le front de ce corps pour aider le colonel à décider ses cavaliers à fondre sur l'artillerie ennemie, ce qui était le seul moyen d'en faire cesser le feu, mais voyant mes efforts infructueux, et prévoyant que la lâcheté des Hollandais ferait perdre beaucoup de monde à mon régiment, je le fis passer devant eux et allais le lancer, lorsque je vis le pont de gauche s'écrouler sous le premier peloton du 24e, dont plusieurs hommes et chevaux furent noyés. Les Russes, en se retirant, avaient préparé cet événement, en faisant scier avec une telle habileté les principales poutres destinées à soutenir le tablier que, à moins d'être prévenu, on ne pouvait s'en apercevoir.
À la vue de ce funeste accident, je craignis que les ennemis eussent tendu un piège semblable sur le pont vers lequel je dirigeais la tête de ma colonne; j'arrêtai un moment sa marche afin de faire examiner le passage. Cette inspection était très difficile, car non seulement c'était le pont vers lequel les ennemis braquaient leur artillerie, mais la fusillade d'un de leurs bataillons le couvrait de balles! J'allais donc demander un homme de bonne volonté pour cette périlleuse entreprise, et j'avais la certitude d'en trouver, lorsque l'adjudant Boivin, que j'avais cassé naguère pour avoir, faute de surveillance, laissé évader le chasseur condamné à mort, mit pied à terre et vint à moi en disant «qu'il ne serait pas juste qu'un de ses camarades fût tué en allant reconnaître le passage, et qu'il me priait de lui permettre de remplir cette mission, afin de réparer sa faute». Cette noble détermination me plut, et je répondis: «Allez, monsieur, et vous retrouverez votre épaulette au bout du pont!…»