À peine le corps saxon fut-il dans les rangs des ennemis, qu'il signala sa trahison en faisant contre nous une décharge générale de toute son artillerie, dont le commandant s'écria, en arrivant parmi les Russes, «qu'après avoir brûlé la moitié de ses munitions pour les Français, il allait tirer le reste contre eux!» En effet, il lança sur nous une grêle de projectiles, dont mon régiment reçut une très large part, car je perdis là une trentaine d'hommes, au nombre desquels était le capitaine Bertin, officier du plus grand mérite: ce brave eut la tête emportée par un boulet.

C'était cependant Bernadotte, un Français, un homme auquel le sang français avait procuré une couronne, qui nous portait ainsi le coup de grâce!

Au milieu de cette déloyauté générale, le roi de Wurtemberg présenta une honorable exception, car, ainsi que je l'ai déjà dit, il avait prévenu Napoléon que les circonstances allaient le forcer à abandonner son parti; mais, même après qu'il eut pris cette suprême décision, il mit dans son exécution les procédés les plus loyaux, en prescrivant à celles de ses troupes placées dans son voisinage de n'agir contre les Français qu'après leur avoir dénoncé les hostilités dix jours d'avance, et, bien que devenu ennemi de la France, il chassa de son armée le général, ainsi que plusieurs officiers wurtembergeois, qui avaient entraîné ses troupes dans les rangs des Russes pendant la bataille de Leipzig, et retira toutes les décorations aux régiments transfuges.

Cependant Probstheyda continuait à être le théâtre de la lutte la plus meurtrière. La vieille garde, déployée derrière le village, se tenait prête à voler au secours de ses défenseurs. Le corps prussien de Bulow, ayant essayé de faire un mouvement en avant, fut écrasé; mais nous perdîmes dans ce combat le brave général Delmas, militaire distingué et homme des plus honorables, qui, brouillé avec Napoléon depuis la création de l'Empire, avait passé dix ans dans la retraite, mais avait sollicité du service dès qu'il avait vu sa patrie en danger.

Au milieu d'une affreuse canonnade et de vives attaques partielles, les Français se maintenaient sur toute la ligne dans leurs positions. Ainsi, vers la gauche, le maréchal Macdonald et le général Sébastiani avaient conservé le terrain situé entre Probstheyda et Stötteritz, malgré les nombreuses attaques des Autrichiens de Klenau et des Russes de Doctoroff, lorsque tout à coup celles de nos troupes qui étaient placées sur ce point furent assaillies par une charge de plus de 20,000 Cosaques et Baskirs. Les efforts de ces derniers portèrent principalement sur le corps de cavalerie du général Sébastiani.

En un clin d'œil, les barbares entourèrent à grands cris nos escadrons, contre lesquels ils lancèrent des milliers de flèches, qui ne nous causèrent que très peu de pertes, parce que les Baskirs, étant totalement irréguliers, ne savent pas se former en rangs et marchent tumultueusement comme un troupeau de moutons. Il résulte de ce désordre que ces cavaliers ne peuvent tirer horizontalement devant eux sans tuer ou blesser ceux de leurs camarades qui les précèdent. Les Baskirs lancent donc leurs flèches paraboliquement, c'est-à-dire en l'air, en leur faisant décrire une courbe plus ou moins grande, selon qu'ils jugent que l'ennemi est plus ou moins éloigné; mais cette manière de lancer les projectiles ne permettant pas de viser exactement pendant le combat, les neuf dixièmes des flèches s'égarent, et le petit nombre de celles qui atteignent les ennemis ayant usé pour s'élever en l'air presque toute la force d'impulsion que la détente de l'arc leur avait communiquée, il ne leur reste plus en tombant que celle de leur propre poids, qui est bien faible; aussi ne font-elles ordinairement que de fort légères blessures. Enfin, les Baskirs n'ayant aucune autre arme, c'est incontestablement la troupe la moins dangereuse qui existe au monde.

Cependant, comme ils arrivaient sur nous par myriades, et que plus on tuait de ces guêpes, plus il en survenait, l'immense quantité de flèches dont ils couvraient l'air devait nécessairement, dans le nombre, faire quelques blessures graves; ainsi, un de mes plus braves sous-officiers légionnaires, nommé Meslin, eut le corps traversé par une flèche qui, entrée par la poitrine, lui sortait dans le dos! L'intrépide Meslin, prenant la flèche à deux mains, la cassa et arracha lui-même les deux tronçons de son corps, ce qui ne put le sauver: il succomba peu d'instants après. C'est, je crois, le seul exemple de mort que l'on puisse citer à la suite d'un coup de flèche tiré par un Baskir. Mais j'eus plusieurs hommes et chevaux atteints, et fus moi-même blessé par cette arme ridicule.

J'avais le sabre à la main; je donnais des ordres à un officier et j'étendais le bras pour lui indiquer le point vers lequel il devait se diriger, lorsque je sentis mon sabre arrêté par une résistance étrange, et éprouvai une légère douleur à la cuisse droite, dans laquelle était implantée d'un pouce dans les chairs une flèche de quatre pieds de long dont l'ardeur du combat m'avait empêché de sentir le coup. Je la fis extraire par le docteur Parot et placer dans une des caisses de l'ambulance régimentaire, car je voulais la conserver comme monument curieux; je regrette qu'elle se soit égarée.

Vous comprenez bien que pour une blessure aussi légère, je ne m'éloignai pas de mon régiment, d'autant plus que le moment était fort critique… En effet, les renforts amenés par Bernadotte et Blücher attaquaient vivement le bourg de Schönfeld, situé non loin du lieu où la Partha entre dans la ville de Leipzig. Les généraux Lagrange et Friederichs, qui défendaient ce point important, repoussèrent sept assauts et chassèrent sept fois les alliés des maisons qu'ils avaient enlevées. Le général Friederichs fut tué dans ce combat; c'était un excellent et très brave officier, qui joignait à ces qualités morales l'avantage d'être le plus bel homme de toutes les armées françaises.

Cependant, les ennemis allaient peut-être se rendre maîtres de Schönfeld, lorsque le maréchal Ney vola au secours de ce village, qui resta au pouvoir des Français. Le maréchal Ney reçut à l'épaule une contusion qui le força de quitter le champ de bataille.