Quand la nuit vint, les troupes des deux armées étaient sur une grande partie de la ligne dans la même position qu'au commencement de la bataille; ce soir-là, les cavaliers de mon régiment, ainsi que ceux de toutes les divisions du corps de Sébastiani, attachèrent leurs chevaux aux mêmes piquets qui leur avaient servi à la fin des trois journées précédentes, et presque tous les bataillons occupèrent les mêmes bivouacs. Ainsi cette bataille, dont les ennemis ont tant célébré le succès, fut indécise, puisque, bien inférieurs en nombre, ayant contre nous presque toutes les nations de l'Europe et comptant une foule de traîtres dans nos rangs, nous ne perdîmes pas un pouce de terrain!… Aussi le général anglais sir Robert Wilson, qui se trouvait à Leipzig en qualité de commissaire britannique, et dont le témoignage ne peut être suspecté de partialité, dit-il au sujet de cette bataille: «Malgré la défection de l'armée saxonne au milieu du combat, malgré le courage ardent et persévérant des troupes alliées, on ne put enlever aux Français un seul des villages qu'ils se proposaient de garder comme essentiels à leur position. La nuit termina l'action, laissant aux Français, surtout aux défenseurs de Probstheyda, la gloire d'avoir inspiré à leurs ennemis une généreuse envie!…»

Après le coucher du soleil, au moment où commençait l'obscurité, je reçus l'ordre de faire cesser sur le front de mon régiment ce tiraillement inutile qui suit ordinairement les engagements sérieux. Ce n'est pas sans peine que l'on parvient à séparer alors les hommes des deux partis qui viennent de combattre les uns contre les autres, d'autant plus que, pour ne pas faire connaître cette disposition aux ennemis, qui pourraient en profiter pour fondre à l'improviste sur nos avant-postes, on ne se sert ni de tambours ni de trompettes pour prescrire aux tirailleurs de cesser le feu et de se réunir pour rejoindre leurs régiments; mais on fait prévenir à voix basse les chefs des pelotons, qui envoient des sous-officiers chercher en silence les petits postes. Les ennemis, de leur côté, agissant de même, le feu diminue insensiblement et finit bientôt entièrement.

Afin de m'assurer qu'on n'oubliait aucune vedette sur le terrain et que cette petite retraite vers le bivouac était exécutée en bon ordre, je la faisais habituellement diriger par un adjudant-major. Celui qui était de service ce soir-là se nommait le capitaine Joly, militaire instruit, fort capable et d'un grand courage, mais un peu obstiné. Il en avait donné des preuves quelques mois avant la bataille, lorsque, chargé de distribuer aux officiers des chevaux de remonte, dont l'Empereur faisait présent à ceux d'entre eux qui avaient fait la campagne de Russie, M. Joly, malgré mes observations et celles de ses amis, avait choisi pour lui un superbe cheval blanc, dont ni moi ni aucun de mes camarades n'avions voulu à cause de sa robe trop éclatante, et que j'avais d'abord mis au rang des trompettes. Aussi, le soir de la bataille de Leipzig, au moment où M. Joly, en remplissant ses fonctions, marchait au pas derrière la ligne des tirailleurs, la blancheur de sa monture fut si bien remarquée par les ennemis, malgré l'obscurité, que le cheval et le maître furent tous deux grièvement blessés. Le capitaine avait reçu une balle au travers du corps et mourut pendant la nuit, dans une maison du faubourg de Halle, où j'avais fait transporter la veille le commandant Pozac.

Bien que la blessure de celui-ci ne fût pas dangereuse, il se désolait en pensant que probablement l'armée française s'éloignerait et qu'il resterait prisonnier des ennemis, qui s'empareraient alors du sabre d'honneur qui lui avait été donné par le premier Consul après la bataille de Marengo, lorsqu'il n'était encore que sous-officier; mais je calmai ses justes regrets en me chargeant du glorieux sabre, qui, transporté par un des chirurgiens du régiment, fut remis à Pozac à son retour en France.

CHAPITRE XXX

Situation critique.—Défaut de prévoyance dans l'organisation de la retraite.—Adieux du roi de Saxe.—Magnanimité exagérée de Napoléon.—Les alliés pénètrent dans Leipzig.—Rupture prématurée du pont de l'Elster.—Quel fut le sort de mon régiment.

Le calme de la nuit ayant enfin succédé dans les champs de Leipzig à la terrible bataille dont ils venaient d'être témoins, les chefs des deux partis purent examiner leur position.

Celle de l'empereur Napoléon était la plus défavorable: en effet, si l'on a blâmé ce grand homme de ne s'être pas retiré derrière la Saale huit jours avant la bataille, lorsqu'il pouvait encore éviter de compromettre le salut de son armée, autour de laquelle des forces infiniment plus nombreuses que les siennes allaient former un grand cercle de fer, à plus forte raison beaucoup de militaires ont-ils désapprouvé les opérations de l'Empereur, lorsqu'à Leipzig il se laissa complètement cerner sur le champ de bataille par les ennemis. Je dis complètement, car le 18, à onze heures du matin, le corps autrichien de Lichtenstein s'étant emparé du village de Kleinzschocher, sur la rive gauche de l'Elster, il fut un moment où la route de Leipzig à Weissenfels, seule retraite qui restât aux Français, se trouva interceptée, et l'armée de Napoléon complètement environnée.

Cette situation critique ne dura, il est vrai, qu'une demi-heure; mais fut-il prudent de s'exposer aux fâcheux événements qui auraient pu en résulter, et n'aurait-il pas mieux valu, avant que toutes les forces ennemies se fussent réunies pour entourer l'armée française, que le chef de celle-ci l'eût abritée derrière les montagnes de la Thuringe et la rivière de la Saale?…

Nous approchons d'un moment bien critique!… Les Français avaient conservé leurs positions pendant les trois jours qu'avait duré la bataille; mais ce succès moral n'avait été obtenu qu'au prix de bien du sang, car, tant en tués qu'en blessés, ils avaient près de 40,000 hommes hors de combat!… Il est vrai que les ennemis en avaient perdu 60,000; différence énorme à leur désavantage, qu'il faut attribuer à l'obstination qu'ils mirent à attaquer les villages retranchés par nous. Mais comme le nombre des troupes alliées était infiniment plus considérable que celui des Français, notre armée, après avoir perdu 40,000 combattants, se trouvait proportionnellement bien plus affaiblie que la leur.