Don Barthélemy s'était un peu senti soulagé en recevant la lettre de son frère et en voyant qu'il s'occupait de faire connaître la vérité à Leurs Majestés; quand il l'eut lue, il la lui rendit avec une expression de physionomie qui exprimait sa joie, et en pensant avec satisfaction qu'enfin les souffrances de ces infortunés seraient connues à la cour, et qu'elles pourraient y être apprises avec une juste sévérité.

Quant à ses affaires particulières, Colomb les avait trouvées dans la plus grande confusion, à cause des obstacles qu'Ovando créait à chaque instant pour entraver son fondé de pouvoirs; mais il ne s'arrêta pas un seul instant à l'idée égoïste de prolonger son séjour à Hispaniola pour chercher à les rétablir; il se hâta, au contraire, de faire réparer à ses frais le navire qui l'avait ramené de la Jamaïque; il en loua un autre pour offrir gratuitement passage à ceux de ses compagnons de naufrage qui voulurent retourner en Espagne; il leur avait donné même les moyens pécuniaires de vivre à San-Domingo et de se pourvoir de tout ce qui serait nécessaire à leur traversée, et il acheva ainsi de dépenser généreusement tout ce qu'il avait pu recueillir, en adoucissant la position d'hommes dont quelques-uns cependant avaient été ses ennemis déclarés. C'était se venger avec noblesse des mauvais procédés de quelques individus ingrats ou égarés; c'est bien ainsi que se manifeste la vraie grandeur.

Le grand-amiral appareilla le 12 septembre 1504; à peine en mer, un grain très-fort fit casser son grand mât. Il ne voulut cependant pas revenir à San-Domingo; mais il y renvoya son bâtiment, après s'être fait transborder, lui, son fils et ceux qui désirèrent l'accompagner, sur l'autre bâtiment que commandait Don Barthélemy. Toutefois, ce voyage semblait prédestiné à n'être, depuis le départ d'Espagne jusqu'au retour, qu'une série non interrompue de contrariétés. Les mauvais temps et les tempêtes se succédèrent sans relâche; il ne fallut rien moins que le talent de Colomb et de son frère, qui étaient les meilleurs marins de l'époque, pour faire arriver leur navire au port. Enfin, ce ne fut que le 7 novembre qu'ils parvinrent à atteindre San-Lucar, d'où Colomb se rendit à Séville, avec son fils et son frère, dans l'espoir d'y rétablir sa santé, et d'y jouir d'un repos qui aurait été bien dû aux fatigues, aux peines, aux malheurs et aux contrariétés dont il venait de faire la longue et cruelle expérience.

Hélas! nul ne peut échapper à sa destinée, et il était dans celle de Colomb de vivre, sans cesse, au milieu d'agitations toujours renouvelées. On vient de voir avec quelle générosité il avait épuisé toutes les ressources que son procureur fondé avait pu réaliser pour lui à Hispaniola; le trésor public restait lui devoir beaucoup en Espagne; mais, sous le prétexte dilatoire d'un règlement de comptes, il n'en recevait rien; ainsi, pendant que le public devait le croire immensément riche, la vérité est qu'il se trouvait dans un état de gêne très-voisin du besoin. Des lettres de lui, adressées à son fils Diego, en sont la preuve irrécusable.

«Mon fils, lui écrivait-il, soyez très-économe jusqu'à ce que les sommes arriérées auxquelles j'ai droit de prétendre, m'aient été payées.... Je ne reçois rien de ce qui m'est dû.... Je suis même obligé d'emprunter pour vivre, et je n'emprunte que lorsqu'il m'est tout à fait impossible de faire différemment.... Combien peu m'ont rapporté de fortune mes longues années de travaux, de fatigues, de périls, puisque je ne possède même pas un toit, à moi appartenant, sous lequel je puisse enfin me reposer.... C'est dans une auberge que je suis forcé de vivre, et je n'ai pas toujours ce qu'il faut pour en payer les frais lorsque vient le jour de l'échéance.»

Que de navrantes réflexions font faire ces lignes où l'on voit que celui qui avait découvert tant d'îles et de terres, n'avait même pas un toit pour s'abriter et pour se reposer de ses longs travaux passés!

La goutte l'avait repris à Séville; il aurait bien voulu pouvoir se rendre auprès de Leurs Majestés; sa mauvaise santé l'en empêchait absolument. Ce n'était donc que par des lettres, ou par l'intermédiaire de quelques amis, qu'il pouvait communiquer avec la cour; mais s'il parlait quelquefois de la restitution légitime de ses honneurs, ou du payement de son arriéré, il faisait toujours passer, en première ligne, les adoucissements qu'il croyait qu'on devait se hâter d'apporter au sort des malheureux Indiens, et les réparations ou récompenses dues à ses braves marins. C'étaient deux points qui excitaient sa plus vive sollicitude et sur lesquels il trouvait qu'il ne pouvait jamais assez s'appesantir. Quel noble et excellent cœur que celui d'un homme qui, dans les angoisses de la maladie et de la misère, savait ainsi faire passer ses sympathies avant ses besoins personnels!

Cependant tout était inutile; le roi Ferdinand avait arrêté, dans sa politique ténébreuse, que Colomb ne devait plus ressaisir les rênes de son gouvernement. Mais si, par des motifs secrets qu'on ne peut attribuer qu'aux regrets du roi de l'avoir placé si haut, ou qu'à l'influence pernicieuse du méprisable Fonseca, l'illustre Descubridor du Nouveau Monde devait être privé, sans retour, des avantages, honneurs et biens qui lui avaient été garantis, eh bien, tout cela devait être masqué, sous l'apparence de justes égards, par une immense concession honorifique et pécuniaire; depuis longtemps, on aurait dû créer, pour le grand Colomb, une position très-élevée, comme celle de président d'un conseil supérieur des Indes ou toute autre semblable, dans laquelle l'ancien vice-roi aurait trouvé un équivalent de ses dignités perdues, une existence splendide bien due à son génie ou à ses services éminents, et un repos que ne justifiaient que trop ses dangereux voyages et les malheurs qu'il avait essuyés. Mais l'ingratitude prévalut dans le cœur du roi; et, alors même qu'il en était encore temps pour son propre honneur, pour le soin de sa réputation, Ferdinand laissa les lettres de Colomb la plupart sans réponse; ses réclamations furent négligées et ses instances suivies d'une coupable indifférence.

Plus encore, tout ce qui venait de la cour était de nature à le mortifier. Ainsi, Porras, le chef des révoltés de la Jamaïque, celui que Don Barthélemy avait arrêté les armes à la main et qui avait été envoyé en Espagne pour y être jugé, fut mis en liberté parce que les documents officiels sur sa conduite n'étaient pas arrivés en même temps que lui. Porras eut, par là, toute latitude pour se faire écouter d'hommes en place et pour altérer les faits qui déposaient si fortement contre lui. Colomb apprit même qu'il devait craindre, ainsi qu'on l'avait vu dans l'affaire de Roldan, qu'il n'en résultât un acte d'accusation contre lui-même.

Ces menées ne pouvaient être dirigées que par l'appui ou la connivence de l'odieux Fonseca. Toutefois, l'honnête et fidèle Diego Mendez se trouvait à la cour; aussi Colomb s'adressa-t-il à lui avec la confiance que devaient lui inspirer le dévouement et le zèle infatigable de cet homme qui lui était si respectueusement affectionné. C'est donc à lui qu'il s'en rapporta pour contredire les faussetés articulées par Porras. Rien ne peut égaler la touchante et modeste simplicité avec laquelle Colomb établit son innocence et sa loyauté en cette occasion: on peut en juger par le passage suivant d'une de ses lettres.