«J'ai servi Leurs Majestés, écrivait-il, avec autant de zèle et d'empressement que s'il s'était agi de gagner le paradis; si je suis en faute sur quelque point que j'ignore, je désire qu'au moins on me le fasse savoir; j'espère qu'alors, il me sera facile de prouver que c'est sans aucune intention de mal faire, et uniquement parce que mes connaissances dans l'art du gouvernement n'étaient pas assez étendues, ou que j'étais restreint par mes pouvoirs et par mes instructions.»
En lisant de telles paroles, peut-on se figurer que l'homme qui les a tracées était le même que celui qui, quelques années auparavant, avait été idolâtré par la cour, que la population tout entière de l'Espagne portait dans son cœur, qui avait été accueilli partout avec une distinction suprême, avec des honneurs royaux, et qui, depuis lors, non-seulement n'avait pas démérité mais avait encore rendu des services éclatants?
La détresse pécuniaire de l'illustre navigateur et l'abandon honteux dans lequel on le laissait ne sauraient porter aucune atteinte à sa gloire ni à son renom qui s'en trouvent même rehaussés par la résignation avec laquelle il les supporta. Il est loin d'en être ainsi en ce qui concerne le roi Ferdinand, sur le caractère de qui cette détresse et cet abandon jettent une ombre ineffaçable. Mais Isabelle ne saurait mériter aucun reproche à cet égard; car, elle aussi, elle éprouvait les coups de la fortune, et ces coups étaient encore plus cruels que ceux auxquels Colomb était en proie: tant il est vrai que la pourpre du trône, que la couronne, que les adulations même les plus méritées, que les sentiments les plus généreux ne sauraient mettre les souverains à l'abri des revers, pas plus que les plus humbles de leurs sujets!
Cette reine, si grande et si adorée, venait, en effet, d'être frappée dans ses affections les plus chères: son fils, le prince Juan, avait été enlevé à ses embrassements par une mort précoce; la princesse Isabelle, sa fille, son amie de cœur et qui était si digne de l'être, avait péri dans la fleur de sa belle jeunesse; et son petit-fils, Don Miguel, devenu l'héritier présomptif de la couronne, les avait suivis dans la tombe. Enfin, son autre fille, Juana, dont le mariage avec l'archiduc Philippe devint pour elle une source de calamités, donnait à la reine des inquiétudes bien cruelles, à cause de l'altération survenue à ses facultés intellectuelles. On comprend quelle tristesse assiégeait son esprit depuis toutes ces infortunes, et quelle profonde mélancolie dut s'emparer d'un cœur qui était un vrai trésor de tendresse maternelle. Sa santé ne put que s'en ressentir avec beaucoup d'intensité; Colomb, qui avait été informé de ces lugubres détails, avait trop de délicatesse dans les sentiments pour chercher à faire connaître à Isabelle la fâcheuse position où ses propres affaires se trouvaient. Il se contenta donc, en lui écrivant, de lui parler de ses respects, de ses douleurs pour ce qui avait trait aux malheurs qu'elle éprouvait, de son dévouement sincère et éternel à sa personne; mais, toujours, il lui épargna le récit de ses afflictions personnelles, parce qu'il pensait que ce serait ajouter aux regrets de la reine qui n'en avait que trop de particuliers.
Tant d'assauts réitérés furent plus que n'en pouvait supporter Isabelle; la maladie s'empara d'elle avec une progression fatale; enfin, ce fut un jour, pendant que Colomb écrivait: «Puisse la Sainte-Trinité prendre en pitié les maux de notre reine souveraine, et la rendre à la santé!» qu'il apprit qu'elle venait de succomber sous le poids de ses peines.
Ainsi mourut, à Médina del Campo, le 26 novembre 1504, et à l'âge de 54 ans seulement, la reine Isabelle que l'on peut citer comme un modèle achevé. Elle avait pris la part la plus active à l'expulsion des Maures, à cette guerre sainte qui finit par l'établissement de l'indépendance nationale, par la libération complète du territoire espagnol et qu'il avait fallu des siècles pour accomplir; elle fut la cause intelligente et première de l'exécution des plans merveilleux de Christophe Colomb, jusque-là et partout, qualifiés de chimériques et d'absurdes; sa vie entière fut employée à l'amélioration des institutions qui régissaient ses sujets; elle fut la protectrice des sciences et des arts auxquels elle fit faire des progrès marqués dans ses États; sa bienfaisance, son humanité ne connaissaient pas de bornes; son esprit élevé la fit toujours considérer avec une sorte de respect par le roi, son époux, que seule elle avait le pouvoir de ramener souvent à des idées moins sévères ou moins absolues; elle était d'une piété libérale et éclairée; enfin, elle avait été belle entre toutes les femmes, et nous n'en connaissons aucune, ni dans les temps modernes, ni dans les temps anciens, qui l'ait surpassée, qui l'ait même égalée en véritable grandeur, en noblesse et en bonté!
On peut juger du désespoir de Colomb, en apprenant cette mort funeste. Ce fut un coup de foudre pour lui, qui avait aussi tant de véritable grandeur, tant de noblesse et de bonté! L'impression en fut si considérable que sa maladie en prit aussitôt un caractère plus fâcheux. Bientôt, hélas! il ne put plus écrire. Persuadé qu'une entrevue avec le roi Ferdinand était devenue indispensable, il avait, à tout prix, résolu de partir pour la cour, et il avait commandé une litière qui se rendit à sa porte pour l'y conduire; mais, sous l'impression terrible de la mort de la reine, sa santé ne lui laissa pas la faculté d'y monter.
Dans son testament, la reine avait dit: «Que mon corps soit enterré dans le monastère de San-Francisco, au milieu de l'Alhambra de la ville de Grenade; que mon sépulcre soit d'une extrême simplicité, qu'il n'y ait qu'une pierre ordinaire pour le recouvrir et qu'une inscription peu fastueuse, en harmonie avec la modestie de mes goûts!... Mais si le roi, mon cher époux, choisit un lieu de sépulture dans quelque autre monastère ou église du royaume, que mon cercueil y soit aussitôt transporté, et que j'y sois ensevelie à côté de lui, afin que la bienheureuse union dont nous avons joui ensemble pendant la vie, et qui, j'en ai la consolante espérance, continuera, avec la grâce de Dieu, à régner pour nos âmes dans le ciel, ne cesse point sur la terre et y soit ainsi représentée!»
Isabelle fut, en effet, enterrée dans l'Alhambra; le roi Ferdinand voulut aussi y être enseveli, et il ordonna que leurs restes mortels reposassent ensemble. Les effigies des deux royaux époux y ont depuis été sculptées, l'une près de l'autre, sur un tombeau somptueux; l'autel de la chapelle en est orné de bas-reliefs représentant la conquête de la ville de Grenade, et nous regrettons sincèrement que ces bas-reliefs ne représentent pas également la découverte du Nouveau Monde, ainsi que l'image du grand et pieux Colomb pliant aux pieds de la grande et pieuse Isabelle pour qui il avait toujours eu tant de vénération!
Trois siècles et demi ont passé depuis la mort de cette reine adorable, les regrets qu'elle causa ont conservé leur vivacité, et nous en lisons encore l'expression dans un écrit récemment publié, dont nous transcrivons le passage suivant: