«Le testament de cette admirable femme témoigne de la modeste humilité de son cœur, dans lequel les affections de l'amour conjugal étaient délicatement confondues avec la religion la plus fervente, avec la plus tendre mélancolie. Elle fut un des esprits les plus purs qui aient jamais donné des lois à une nation. Quel malheur pour l'humanité qu'une si grande souveraine n'ait pas vécu plus longtemps! Sa vigilance bienveillante aurait prévenu bien des scènes d'horreur qui se sont trouvées mêlées à l'œuvre de la colonisation du Nouveau Monde, et elle aurait adouci le sort de ses malheureux habitants. Toutefois, tel qu'il est encore, son nom brillera éternellement d'un céleste éclat dans l'aurore de l'histoire de cette découverte!»
C'était à son fils Diego qu'était adressée la lettre que Colomb écrivait, quand il reçut la nouvelle de cette mort funeste; aussitôt, il y ajouta ces paroles écrites au milieu de l'accablement qu'il ressentait de ce triste événement, mais qui portent l'empreinte du plus touchant attendrissement.
«Que te reste-t-il à faire, mon cher fils Diego? D'abord et avant tout, prie Dieu pour l'âme de la reine qui fut notre souveraine, quoique sa vie, modèle de piété, ne nous laisse aucun doute qu'elle a été admise dans les gloires du ciel, et qu'elle est actuellement bien élevée au-dessus des soucis de ce monde. Ensuite, attache-toi à faire tout ce qui dépendra de toi pour le bien du service du roi et pour adoucir son chagrin. Sa Majesté est le chef de la Chrétienté, et souviens-toi du proverbe qui dit que lorsque la tête souffre, le corps entier est malade. Nous, chrétiens, nous devons donc oublier nos ressentiments si nous en avons, et ne penser qu'à adresser au Tout-Puissant des vœux pour le bonheur du roi, pour sa santé, et pour qu'il ait une longue et glorieuse existence; nous sommes, d'ailleurs, toi et moi, particulièrement à son service, et nous devons prier plus encore que tout autre.»
Heureusement pour Colomb qu'il avait auprès de lui son ancien Adelantado, son frère chéri, Don Barthélemy, qui toujours fidèle, respectueux et dévoué, s'empressait auprès de lui et qui, tout en comprenant son affliction, tout en la partageant, s'efforçait, par les moyens les plus délicats, par les soins les plus assidus, à la lui faire oublier et à le consoler. Certes, en le voyant doux et soumis, comme l'eût été la plus tendre des filles auprès d'un père bien-aimé, on n'eût jamais soupçonné en lui le courage intrépide du guerrier valeureux qui avait massé ses soldats et chargé si rudement les Indiens le jour de la bataille de la Vega Real, de celui qui, de sa main puissante, avait terrassé le colossal Quibian, et dont le bras vigoureux avait fait prisonnier le rebelle et audacieux Porras!
Fernand, second fils de Colomb qui avait fait avec lui sa dernière campagne, était aussi auprès de lui et secondait Don Barthélemy dans ses soins affectueux; leur concours empressé parvint à rendre une amélioration momentanée à la santé de l'illustre malade, et la goutte qui avait envahi ses mains, en fut enfin chassée. Colomb, se voyant un peu mieux, conçut le projet d'envoyer à la cour ce jeune homme qui avait alors 17 ans: Don Barthélemy fut chargé de l'y conduire et, en même temps, de veiller au succès de ses propres démarches ou de ses affaires. Ce projet de Christophe Colomb alarma singulièrement son frère, qui croyait que le malade était encore plus sérieusement menacé qu'on ne le pensait, et qui résista, aussi longtemps qu'il le put, sans désobéir formellement à son frère. Mais Colomb exprima sa volonté avec tant de fermeté, que Don Barthélemy se rendit respectueusement à une intention si fortement manifestée, et qu'il partit, d'autant que, pour contredire trop ouvertement Colomb, il aurait dû dire, ou au moins donner à entendre qu'il craignait pour ses jours, et que c'eût été, probablement, agir d'une manière très-compromettante sur le moral du malade, dont l'état, d'ailleurs, n'était pas encore tout à fait désespéré.
Colomb chargea, en particulier, Don Barthélemy d'une lettre pour son fils Diego, dans laquelle, après avoir dépeint Fernand comme un jeune homme d'une intelligence et d'une conduite fort au-dessus de ce qu'on pouvait attendre de son âge, il cherchait à lui inculquer les avantages des liens de famille et de l'attachement fraternel; il y faisait ensuite une allusion chaleureuse et touchante au bien qui lui était personnellement résulté d'avoir pratiqué de semblables sentiments.
«Envers ton frère, disait-il, conduis-toi comme un frère aîné le doit envers ses cadets, c'est-à-dire comme un père. Tu n'en as pas d'autres que lui, et je rends grâce à Dieu qu'il soit tel que tu ne pourrais jamais en avoir eu de meilleur. Quant à moi, je n'ai pas eu de plus sincères amis que mes frères. Que de services ils m'ont rendus, quelle affection inépuisable j'ai trouvée dans leurs cœurs!»
Une circonstance particulière de la vie de Colomb fut, qu'à cette époque, Amerigo Vespucci (Améric Vespuce), le même qui, d'après les cartes que Colomb avait envoyées en Espagne et qui avaient été livrées par Fonseca, avait fait, avec Ojeda, un voyage au continent qui avait reçu son nom, se trouvait alors à la cour d'Espagne. Colomb entretint avec lui des relations amicales dans lesquelles rien ne dénote qu'il fut seulement contrarié que les terres qu'il avait lui-même découvertes eussent été appelées du nom de son compétiteur, et il en parle toujours comme d'un homme malheureux, n'ayant pas retiré autant d'avantages qu'il l'aurait dû de ses entreprises, digne d'un meilleur sort, et s'étant montré fort empressé à lui être utile ou agréable.
Enfin, au mois de mai 1505, le malade, se sentant quelques moments de répit, en profita et se rendit, quoique avec beaucoup de difficulté, à la cour qui était en ce moment à Ségovie; mais celui qui, peu d'années auparavant, avait fait à Barcelone une entrée triomphale, n'était plus qu'un homme fatigué, triste et négligé. Il ressentit cruellement la disparition de sa constante protectrice, de la magnanime et bienveillante Isabelle. En effet, il ne trouva plus la bonté cordiale, la sympathie vivifiante, les attentions délicates qu'elle lui avait toujours témoignées et qu'il méritait plus que jamais qu'on lui prodiguât, à cause de son âge, des services qu'il avait continué à rendre, et des souffrances qu'il avait éprouvées. Le roi, il est vrai, lui fit beaucoup de protestations d'intérêt, lui accorda quelques-uns de ces sourires qui passent sur la physionomie comme un rayon du soleil entre deux nuages; mais ce fut tout. Cependant plusieurs mois s'écoulèrent ainsi en démarches pénibles, en sollicitations réitérées, mais qui n'étaient suivies d'aucun résultat satisfaisant.
L'objet auquel Colomb tenait le plus en ce moment, et cela à cause de ses enfants qui sont souvent le mobile le plus puissant pour exciter à de grandes actions, et ce motif suffirait pour justifier la concession de récompenses héréditaires, cet objet, disons-nous, était la restitution de son titre de gouverneur. Quant aux sommes arriérées qui lui étaient dues, quant à ses légitimes réclamations pécuniaires, il déclara qu'il les considérait comme de peu d'importance, et qu'il s'en rapportait à la justice ou à la bonté du roi; mais son gouvernement, ses dignités, selon lui, faisaient partie de sa réputation et lui appartenaient en vertu de traités aussi réguliers que solennels; on ne pouvait donc en faire un point de discussion. Toutefois, c'était, précisément, ce que Ferdinand était le moins disposé à lui rendre, et il s'opposait toujours à toute conclusion sur ce sujet. Pressé, cependant, par l'évidence, il renvoya l'affaire à une junte dite de Descargos, c'est-à-dire ayant pour mission l'arrangement des affaires de la feue reine; mais rien n'y fut arrêté, car les desseins du roi étaient trop bien connus pour qu'on y vînt à quelque chose de définitif.