Tant de difficultés, tant d'angoisses et toujours l'impression ineffaçable de la mort de la reine, réagirent de nouveau sur sa santé et il fut obligé de garder non-seulement la chambre, mais encore le lit. Ce fut de ce lit de douleur qu'il fit un dernier appel à la justice de Ferdinand; dans cet appel il ne voulut plus intercéder personnellement pour lui; mais il demanda que ce fut son fils Diego qui fût investi du gouvernement dont il était dépossédé; voici comment il s'exprimait à cet égard:

«C'est une affaire qui touche à mon honneur; quant au reste, j'en suis venu à l'abandonner si Sa Majesté le juge convenable; qu'elle me le restitue si elle le croit juste; qu'elle le garde si c'est dans les intérêts de sa couronne; dans l'un comme dans l'autre cas, je me montrerai satisfait!»

Ferdinand répondit à cette offre désintéressée, par de nouveaux arguments évasifs; et, au lieu de titres, emplois ou dignités dans le Nouveau Monde, il offrit des titres et des biens dans le royaume de Castille. Colomb rejeta ces propositions comme compromettant les distinctions qui étaient le signe parlant de ses découvertes. Il acheva, dès ce moment, de se convaincre qu'il devait perdre tout espoir d'obtenir du roi ce qui était le but de ses efforts; la preuve en est dans une lettre qui existe encore, qu'il adressa à son ancien ami Diego de Deza, de la conférence de Salamanque, devenu archevêque de Séville, et de laquelle nous extrayons le passage suivant:

«Il paraît que Sa Majesté ne trouve pas convenable de remplir les promesses que lui et la reine, qui est actuellement dans les gloires du ciel, me firent par paroles, par écrit et sous le sceau royal. Lutter davantage contre sa volonté serait vouloir louvoyer contre un vent furieux. J'ai fait tout ce que j'ai pu; je l'ai fait parce que j'ai dû m'acquitter d'un devoir de père; j'abandonne donc cette affaire à la bonté de Dieu qui s'est toujours montré propice et secourable envers moi, toutes les fois que le malheur m'a le plus accablé.»

Il survint, effectivement, un incident qu'il put considérer comme une justification de la pensée exprimée à la fin de l'extrait de la lettre que nous venons de citer; ce fut l'arrivée en Espagne du roi Philippe et de la reine Juana, qui venaient de Flandre pour prendre possession du trône de Castille, lequel leur était dévolu par la mort d'Isabelle. Dans la fille de cette reine à qui elle avait si souvent entendu parler de Colomb, de l'intérêt qu'elle lui portait, de l'admiration qu'elle professait pour son génie, et qu'elle-même elle avait vu briller à la cour par la distinction de sa personne, par l'éclat qui rayonnait autour de lui, l'illustre navigateur aimait à penser et il pensait, avec raison, qu'il trouverait une protectrice et même une amie.

Le roi Ferdinand et toute la cour se rendirent à Loreda, pour y accueillir les jeunes souverains. Colomb, ne pouvant y paraître à cause de l'état de sa santé, désigna encore son frère chéri, son ancien Adelantado, pour le représenter en cette circonstance, et il ne pouvait faire un meilleur choix que celui d'un homme qui avait une prestance si remarquable, une physionomie si distinguée, un caractère si ferme, un esprit si ouvert, et qui lui tenait de si près. Don Barthélemy, malgré les agréments d'une semblable mission, ne voulut, cependant, se séparer de son cher malade que sur l'invitation pressante qui lui en fut faite, et il désira, en outre, que Don Diego, fils du grand-amiral, put rester auprès de son père: Don Diego, de son côté, insista énergiquement pour obtenir l'assentiment de Colomb qui le donna afin de ne pas mécontenter son fils; et Don Barthélemy partit, mais avec un secret pressentiment que le coup porté dans le cœur de son frère, par la mort d'Isabelle, ne lui permettrait pas de résister davantage à ses maux, et qu'il était destiné à ne plus jamais le revoir!

Hélas, Don Barthélemy ne revit plus, en effet, son frère; mais si nous n'avons plus à parler de lui dans cette relation, que ce ne soit pas sans consigner, encore une dernière fois, notre admiration pour son noble et grand caractère. Il n'eut ni le génie de Christophe, ni la science de Diego; mais que de noblesse et de vertus dans le cœur, que d'éclatantes qualités dans le caractère! Heureux ceux à qui, comme à Colomb, le ciel donne pour frères des hommes tels que Barthélemy et que Diego, qui, de la plus humble sphère, transportés spontanément sur le plus vaste théâtre, ont su s'y maintenir avec honneur et dignité: avantage précieux, mais que la Providence accorde rarement aux parvenus haut placés, dont les familles, en général, savent si peu partager ou soutenir l'élévation!

L'Adelantado était chargé d'une lettre de Colomb adressée à Leurs Majestés de Castille, dans laquelle il exprimait ses regrets de ne pouvoir aller leur porter lui-même l'expression de son respectueux dévouement, et, en même temps, l'espoir qu'elles voudraient bien le rétablir dans ses dignités, honneurs et biens. La réception qui fut faite à Don Barthélemy fut telle qu'il pouvait l'espérer; on lui donna les assurances les plus cordiales que prompte satisfaction serait donnée aux réclamations du grand-amiral.

Cette flatteuse espérance, dont Colomb fut promptement informé, lui aurait causé un bonheur infini s'il avait appris cet heureux résultat dans une position de santé ordinaire; mais le moment était venu où le mal faisait des progrès effrayants; il avait déjà jugé que sa situation était désespérée et il ne pensait plus qu'à deux points: mourir en bon chrétien, en homme pieux et résigné, et dicter ses dernières volontés.

Dans un codicille tracé peu avant ses derniers moments, il revint avec force sur les dispositions du testament qu'il avait fait, instituant son fils aîné Diego son héritier universel, avec transmission de ses honneurs et de ses biens à ses descendants mâles, par droit de primogéniture. Son second fils Fernand et ses deux frères bien-aimés Don Barthélemy et Don Diego, furent pourvus par lui, avec un esprit de convenance qui témoignait de l'affection qu'il leur portait. Il n'oublia pas non plus Beatrix Enriquez, mère de Fernand; il fit des legs aux personnes de sa famille qui vivaient encore; il s'occupa des objets les plus minutieux concernant les créanciers ou les fournisseurs à qui il pouvait devoir les sommes même les plus minimes. Enfin, envisageant certaines éventualités pécuniaires qui, au surplus, étaient fondées sur les promesses de Leurs Majestés et sur ses transactions avec la couronne, lorsqu'il entreprit son premier et immortel voyage qui était si audacieux, il destina une large part des sommes qui devaient lui en revenir, d'abord à la construction de quelques églises, ensuite à l'accomplissement de la résolution qu'il avait prise lorsqu'il assistait au siége de Baza, et qu'il y vit deux frères gardiens du Saint-Sépulcre faisant part au roi des menaces du sultan d'Égypte: à cet égard, il enjoignait minutieusement dans son testament, qu'une portion de ces sommes et des revenus qui en proviendraient fut déposée annuellement à la banque de Saint-Georges à Gênes, jusqu'à ce qu'il se formât ainsi, par accumulation, une nouvelle somme assez forte pour armer et faire une croisade dont le but serait la libération du Saint-Sépulcre. On trouve en ceci, non-seulement une preuve de plus de cet esprit de tenace persévérance que rien ne pouvait ébranler et auquel, sans doute, il dut la réussite de ses plans pour la découverte du Nouveau Monde, mais encore un témoignage réitéré de sa constante piété, et de son désir de voir affranchir de la domination des Musulmans, les lieux chers aux chrétiens sur lesquels se trouvent Nazareth où s'arrêta l'étoile des rois mages, le lac Tibériade, la montagne où le Christ se transfigura, le village où pleura la plus inconsolable des mères, et le Saint-Sépulcre objet de la vénération et des regrets des fidèles.