Colomb avait alors cinquante et un ans; mais cet âge, déjà assez avancé pour affronter les fatigues de la navigation et les périls d'un voyage sans données positives, sans terme prévu, sans autre guide que sa confiance et que son génie, cet âge, disons-nous, n'avait ni ébranlé ses résolutions, ni affaibli l'ardeur de son courage. Les soucis de son esprit, les méditations fréquentes auxquelles il se livrait, la crainte de ne pouvoir être agréé pour l'accomplissement de ses desseins avaient blanchi sa chevelure, mais sa taille était toujours droite, sa tournure imposante, et son air grave et digne était rehaussé par la mâle simplicité de ses actions. Son costume n'était ni celui d'un riche, ni celui d'un gentilhomme, mais il le portait avec l'aisance d'un homme supérieur; enfin, il y avait dans sa personne quelque chose de respectable allié à une noble fierté qu'on ne saurait rencontrer chez ceux que le ciel n'a pas formés pour le commandement. On savait, on voyait facilement d'ailleurs qu'il possédait une instruction prodigieuse; il avait la réputation d'avoir beaucoup navigué, d'avoir, soit en sous-ordre, soit en chef, visité tous les parages connus et d'avoir vaillamment combattu; pour tout dire en un mot, il était le marin le plus savant, le plus habile de son temps; son érudition surpassait celle des ecclésiastiques les plus renommés, et l'on disait de lui qu'il n'existait pas en Espagne un chrétien qui fût plus pieux, ni plus attaché à ses devoirs religieux.
Des lettres de Colomb apprennent que, lorsqu'il se rendit à l'audience obtenue par le crédit de Gonzalez de Mendoza, ce fut avec le sentiment de l'importance et de la dignité du motif qui l'animait, et comme s'il avait été mû par une inspiration divine qui lui donnait la confiance d'un homme qui se considère comme l'instrument dont Dieu voulait se servir pour accomplir de grands desseins. Voici, en effet, comment dans ces lettres qui existent encore, il s'exprime sur cet épisode remarquable de sa vie:
«En pensant à ce que j'étais je me sentais prêt à succomber sous la conscience de mon humilité; mais en songeant à ce que j'apportais, je me trouvais l'égal des têtes couronnées; je n'étais plus moi, j'étais l'agent de Dieu, choisi et marqué pour exécuter ses volontés!»
Le roi le reçut d'abord avec cette réserve glaciale qui était inhérente à son caractère naturellement méfiant; mais il était trop bon juge pour ne pas apprécier promptement combien le maintien assuré, quoique modeste, de Colomb, parlait en sa faveur, et il lui témoigna bientôt de l'intérêt. Le savant marin, se voyant attentivement écouté, développa son système; et ce fut avec un art infini qui n'avait cependant rien d'adulateur, qu'il termina son exposé, en cherchant à exciter l'ambition de Ferdinand par l'assurance que ses découvertes surpasseraient, en importance, celles que les Portugais avaient déjà faites sur les côtes méridionales de l'Afrique, et que la gloire qui en rejaillirait sur sa couronne éclipserait celle que les souverains du Portugal avaient acquise dans ce vaste champ ouvert à l'activité humaine, et dont ils tiraient tant de vanité.
Le roi se montra très-satisfait; aussi, ordonna-t-il à Fernando de Talavera de convoquer les astronomes et les géographes les plus renommés du royaume, afin qu'il y eût une conférence dans laquelle le côté scientifique et pratique de la question serait examiné. Christophe Colomb fut transporté de cette heureuse issue, en pensant qu'en présence d'hommes instruits, et qu'en s'exprimant lui-même, sa cause serait facile à gagner; anticipant alors sur la décision des juges qu'il croyait devoir être autant au-dessus des préjugés vulgaires que de leur intérêt personnel, il pensa être arrivé au terme de ses sollicitations et n'avoir plus qu'à se livrer à l'exécution de ses plans.
La conférence eut lieu à Salamanque dans le couvent des Dominicains de Saint-Étienne, réputé le plus éclairé de la chrétienté. Colomb y fut accueilli avec la plus grande distinction, et comme un homme à qui l'on était fier de donner l'hospitalité. Ces dehors flatteurs n'inspirèrent aucune vanité à celui qui était l'objet de tant de déférence; et ce fut avec calme, mais avec une noble chaleur dans le regard qu'il se présenta au milieu du conseil le plus imposant qu'on pût imaginer, si l'on était fondé à juger de la sagesse d'un corps par le rang, par l'âge et par la réputation des membres qui le composent. Mais les séances du conseil sont trop importantes et présentent trop d'intérêt, pour que nous ne les reproduisions pas avec une certaine étendue.
Les professeurs de l'université ne composaient pas seuls ce même conseil; il y avait en outre plusieurs dignitaires de l'Église et quelques moines érudits; toutefois, Colomb ne tarda pas à être convaincu que plusieurs des personnages de la conférence étaient imbus, à l'avance, de sentiments qui lui étaient défavorables, ainsi qu'il n'arrive que trop souvent, lorsque des hommes très-élevés dans l'échelle sociale ont à s'occuper de ceux que leur rang place infiniment au-dessous d'eux et qu'ils sont, naturellement, enclins à considérer comme des intrigants ou comme des imposteurs qu'il est de leur devoir de démasquer. Quelques-uns d'entre eux pensaient, en effet, que Colomb, navigateur presque inconnu en Espagne et n'appartenant à aucune institution scientifique, ne pouvait être qu'un aventurier ou tout au plus qu'un visionnaire; ils avaient, d'ailleurs, cette aversion naturelle aux pédants contre toute innovation qui attaque l'échafaudage de leurs doctrines, et ils restèrent sous ces fâcheuses impressions.
Aussi, Colomb ne fut-il écouté avec attention que par les moines dominicains de Saint-Étienne: les autres se retranchèrent dans cette espèce de fin de non-recevoir que, lorsque tant de profonds philosophes s'étaient occupés de recherches géographiques, lorsque tant d'habiles marins avaient navigué sur toutes les mers connues depuis un temps immémorial, et qu'aucun d'eux n'avait laissé seulement entrevoir la possibilité de terres transatlantiques; que même, à leurs yeux, l'Océan devenait infranchissable dans cette direction, il était plus que présomptueux de venir leur affirmer, sans autres preuves que des assertions imaginaires, que ces terres existaient positivement, et de demander, pour aller à leur recherche, des navires et des hommes que ce serait envoyer à une perte infaillible.
Colomb demanda que la discussion fût approfondie et que des objections plus sérieuses lui fussent faites, car, avec les raisonnements précédents, il n'y aurait jamais lieu au moindre progrès marquant, ni à la moindre perfectibilité. Alors la Bible et les ouvrages des Pères de l'Église furent mis en avant comme des arguments irrésistibles. Ainsi, l'existence des Antipodes, soutenue par les anciens, fut déclarée impossible en vertu de passages des écrits de saint Augustin et de Lactance qui les traitent de fables incompatibles avec les fondements de la foi chrétienne, puisque soutenir qu'il pouvait y avoir du côté opposé de la terre des lieux qui fussent habités, c'était avancer qu'Adam n'était pas le père commun de tous les hommes, ce qui serait contraire aux notions les plus certaines et les plus respectées, et constituerait une attaque évidente contre les vérités de la Bible. On ajouta que, puisque saint Paul avait dit, dans son épître aux Hébreux, que les cieux peuvent être comparés à un tabernacle ou à une tente étendue sur la terre, on devait en conclure que la terre était plate comme l'est le dessous d'une tente.
Il y eut, cependant, quelques membres qui admirent l'hypothèse de la sphéricité de la terre, mais ils posèrent en fait que les ardeurs de la zone torride ou autres obstacles matériels devaient empêcher qu'on ne pût aller au delà, et qu'en ce qui concernait une navigation dirigée vers l'Occident pour atteindre les extrémités orientales de l'Asie, ce devait être un voyage impraticable, car on allégua qu'il durerait plus de trois ans; enfin, on objecta encore qu'en voulant bien supposer qu'on fût assez heureux pour arriver ainsi jusque dans l'Inde, la rotondité du globe terrestre ferait alors l'effet d'une longue montagne d'eau qui s'opposerait au retour, quelque fort et quelque favorable que le vent pût être imaginé!