Colomb commença son plaidoyer scientifique, en démontrant la sphéricité de la terre par deux faits positifs: le premier, c'est que, lorsqu'un navire s'éloigne de la côte, le corps du bâtiment disparaît le premier, ensuite les voiles les plus basses, et successivement ainsi jusqu'aux plus élevées et jusqu'à la cime des mâts qui disparaît la dernière à la vue. De même, lorsqu'un bâtiment recommence à paraître ou que deux bâtiments se rencontrent en mer par un beau temps, on en voit les parties les plus élevées assez longtemps avant celles qui le sont le moins, et c'est le corps du navire que les yeux aperçoivent le dernier. Il en tira la conséquence évidente que ce phénomène ne pouvait être attribué qu'à la sphéricité de la terre qui s'interposait entre le spectateur et les points du navire observé qui se trouvent de plus en plus rapprochés de la surface de la mer. Le second fait fut que, lors des éclipses de lune, on avait toujours remarqué que, de quelque côté que commençât l'éclipse, soit qu'elle fût partielle ou totale, toujours l'ombre que la terre projetait alors sur le disque lunaire avait une figure circulaire, et il en conclut qu'il ne pouvait y avoir qu'un corps sphérique qui put ainsi, dans toutes les positions, projeter invariablement une ombre circulaire.
Les lois de la gravitation universelle n'étaient pas encore établies, et la question des Antipodes et des hommes qui pouvaient y être placés se trouvant réciproquement pieds contre pieds sans tomber dans les profondeurs de l'abîme, ne pouvait pas être aussi facilement résolue; mais on pouvait en juger par induction, car si deux navires, éloignés l'un de l'autre de six lieues, cessent complètement de s'entre-apercevoir par l'effet de la sphéricité de la terre, il est manifeste que les verticales passant par le centre de chacun des deux bâtiments ne sont pas parallèles, que, cependant, personne à bord ne perd de sa stabilité par l'effet de cette inclinaison relative; or, ce qui se passe à l'égard de ces deux navires doit avoir également lieu pour deux autres placés à six lieues des deux premiers, et l'on arrive ainsi à prouver, par analogie, que rien d'étrange n'a lieu aux Antipodes, et que l'on peut et doit y naviguer et y marcher tout aussi naturellement que nous le faisons nous-mêmes sur nos mers et sur notre sol. Ces explications réfutaient également l'argument des montagnes d'eau jugées devoir s'opposer au retour des navires d'un voyage lointain. Colomb fit observer, à ce sujet, qu'il n'avait pour but que d'arriver aux extrémités de l'Inde ou de l'Asie, ainsi que se le proposaient les Portugais en contournant par mer le continent africain; et que la seule différence qu'il y eût, c'est qu'il chercherait sa route en cinglant directement à l'Ouest; que, dès lors, ce n'est pas à des pays inconnus ou imaginaires qu'il aborderait; mais dans des contrées assez voisines du lieu où fut placé le Paradis terrestre, et que certainement les hommes qui habitaient ces contrées devaient, tout aussi bien que nous, descendre d'Adam, ainsi qu'il le croyait religieusement en se fondant sur les vérités des livres sacrés.
Ce fut alors que, présumant, sans doute, le déconcerter par une objection sans réplique, on lui demanda comment il pouvait être assuré que les limites de l'Atlantique dans cette direction fussent les terres asiatiques. Sans hésiter, il fit aussitôt cette réponse admirable, et qui, elle seule, équivalait à l'idée de la découverte du Nouveau-Monde: «Eh bien! si l'Atlantique, dans cette direction, a d'autres limites que l'Asie, il importe plus encore de découvrir ces limites, et je les découvrirai!» C'est bien ainsi que l'on s'exprime lorsque l'on a un grand cœur; c'est bien ainsi que parle le génie dont les yeux sont plus clairvoyants encore que ceux de notre corps; et cette réponse sublime qui n'a pas été assez remarquée, suffirait pour garantir à Colomb la priorité de la découverte de l'Amérique, lors même que, ainsi que nous le ferons remarquer plus tard, ce ne serait pas lui qui aurait, le premier, acquis la certitude de l'existence du continent américain.
Restaient à réfuter les difficultés théologiques qui lui furent opposées en plus grand nombre et avec le plus d'autorité. Nous avons déjà fait connaître l'air de grandeur qui était un des traits caractéristiques de la personne de notre illustre navigateur, son maintien noble et assuré, le feu de son regard, l'animation de sa voix et la force de son éloquence. Tout ici se trouva en jeu, lorsque repoussant, d'un geste véhément, ses plans, ses cartes, ses mémoires, il prit une intonation inspirée et se lança dans le côté religieux de la question. Il ne laissa aucune difficulté sans réponse; et s'exprimant comme le théologien le plus pieux et le plus disert, il sut trouver, dans les textes eux-mêmes des prédictions des prophètes et de l'Écriture sainte, des passages qui renversèrent l'échafaudage de toutes ces difficultés, et qui, selon lui, étaient le type vrai et l'annonce formelle des magnifiques découvertes que le ciel le destinait à faire en cette partie de l'univers! Dans cette assemblée où se trouvait l'élite des hommes de religion et de talent de l'époque, qui fut le véritable savant, qui se montra le plus grand théologien? Sans contredit, ce fut notre marin, ce fut Christophe Colomb!
Mais rendons toute justice à la conférence; non-seulement elle fut vivement touchée en entendant vibrer à ses oreilles une éloquence aussi mâle, aussi religieuse et aussi sincère, mais encore plusieurs des auditeurs se dépouillèrent de leurs préventions et furent convaincus. Parmi ceux-ci se trouva Diego de Deza, moine dominicain, professeur de théologie, et qui parvint ensuite à la seconde dignité ecclésiastique de l'Espagne, celle d'archevêque de Séville. C'était un homme érudit qui sut apprécier Colomb et lui gagner des partisans, mais pas assez pour obtenir un résultat favorable. Ce fut même beaucoup que l'on voulût consacrer encore à ce sujet quelques séances subséquentes, sans se prononcer. Afin, cependant, d'en finir, la décision en fut laissée au jugement de Fernando de Talavera qui s'en occupa fort peu, et qui, entièrement emporté par le tourbillon des affaires publiques et très-importantes à la vérité du moment, n'y avait encore donné aucune conclusion à l'époque où il fut obligé de suivre la cour lorsqu'elle partit de Cordoue au commencement de 1487, laissant l'affaire dans la plus grande des incertitudes.
Colomb ne se découragea pas, il s'attacha aux mouvements de la cour et ne cessa de solliciter; il parvint même à faire décider que plusieurs autres conférences seraient tenues et que le lieu en fût fixé; mais jamais aucune ne put avoir lieu à cause des changements de résidence continuels auxquels les mouvements perpétuels de l'armée assujettissaient les souverains.
Si Colomb se trouva forcé par ces circonstances à accepter le rôle de solliciteur et peut-être de courtisan, au moins s'y soumit-il avec noblesse, car il s'associa aux fatigues militaires des guerriers qui se pressaient en foule pour combattre en faveur de la libération de l'Espagne; il fut présent au siége ainsi qu'à la reddition de Malaga et de Baza, il assista à l'affaire importante à la suite de laquelle El-Zagal, l'un des rois maures établis en Espagne, résigna sa couronne entre les mains de Ferdinand, et il se distingua par sa bravoure personnelle dans plusieurs de ces occasions.
Pendant le siége de Baza, deux des religieux préposés à la garde du Saint-Sépulcre à Jérusalem arrivèrent au camp, avec la mission de faire connaître que le sultan d'Égypte avait déclaré qu'il ferait mettre à mort tous les chrétiens qui pouvaient se trouver dans les États où il commandait, si l'Espagne ne se désistait pas de ses plans de guerre contre les Maures. Cette menace fit une si grande impression sur l'âme fière et pieuse de Colomb qu'il conçut, alors, le projet de consacrer les bénéfices qu'il pensait devoir lui revenir du succès de ses découvertes, à l'affranchissement complet du Saint-Sépulcre. Avec sa persévérance naturelle, il ne renonça jamais à cette idée, et il est mort avec le regret de n'avoir pu la réaliser.
Son nouvel ami Diego de Deza et son zélé partisan Alonzo de Quintanilla pourvoyaient à une partie de ses dépenses, et ils auraient plus fait encore, si les souverains espagnols reconnaissants de ses services et du zèle qu'il montrait en s'associant aux opérations de l'armée, ne l'eussent, en quelque sorte, attaché à leur personne, en ordonnant qu'il fût compté parmi les membres de leur maison et défrayé, comme tel, de sa nourriture et de son logement; ils firent même plus, car lorsqu'il y avait quelque calme ou quelque repos dans la poursuite de cette guerre, Ferdinand témoignait le désir que la question du voyage transatlantique fût remise sur le tapis; mais, toujours de nouveaux incidents survenaient, qui mettaient obstacle à la reprise des conférences.
Cet état de choses dura jusqu'à la fin de 1491; c'est l'époque où l'armée allait se mettre en marche pour attaquer Grenade; Colomb pensa qu'il pourrait y avoir un trop long ajournement, si le départ avait lieu sans qu'on prît une décision, et il la demanda avec instance. On fit droit à sa demande; Fernando de Talavera fut chargé de présider une nouvelle conférence, mais la majorité condamna les plans de Colomb comme vains et impossibles, et elle ajouta qu'il était indigne d'aussi grands souverains de se livrer à une entreprise aussi importante, sur d'aussi faibles motifs que ceux qui étaient allégués. Le roi et la reine durent donc s'abstenir; mais telle était la considération personnelle dont Colomb jouissait dans l'armée, tel était l'intérêt qu'il avait su inspirer à Ferdinand, que ce roi ne put se résoudre à rompre définitivement sur ce sujet et que, pensant toujours aux avantages incalculables dont la réussite devait en être suivie, il fit informer Colomb que les préoccupations et les dépenses considérables de la guerre ne lui permettaient pas de prendre des engagements dans le moment actuel; mais qu'aussitôt qu'il serait libre de tout souci à cet égard, il se montrerait disposé à reprendre cette affaire et à la faire traiter. Colomb fut très-désappointé de cette réponse qu'il considéra comme un refus poli, et il prit le parti de retourner à Séville, ne comptant plus, à la vérité, sur la protection du trône pour l'aider à exécuter les plans qui, depuis vingt ans, absorbaient toutes ses pensées, étaient le mobile de toutes ses démarches, et faisaient l'objet de toutes ses méditations.