Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre, à deux heures du matin, et le trente-cinquième jour du voyage depuis le départ des Canaries, qu'eut lieu ce grand événement qui prouva la justesse des calculs, des plans de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la dérision, mais, en ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer aussi longtemps que durera l'univers.
Quels furent les transports, les réflexions, les extases des marins de l'expédition pendant les trois heures qui suivirent la découverte de la terre, serait difficile à décrire, tant avait été précédemment douteuse et imprévue, pour eux, la vue de cette même terre qu'ils avaient sous les yeux, et dont la présence, d'ailleurs, se manifestait par un autre sens, celui de l'odorat: aussi était-ce avec des délices incomparables qu'ils aspiraient la brise embaumée qui portait jusqu'à bord les exhalaisons parfumées de la terre!
Le grand-amiral gardait le silence; les émotions comme les siennes se révèlent rarement par des paroles, mais son cœur, toujours animé par la piété la plus sincère, était rempli de reconnaissance envers la Divinité. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, à la vérité, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses îles; cependant, ce qu'il devait bientôt voir avec détail était encore sous le voile des conjectures; mais, à tout événement, il était prêt à tout, et il ne pouvait aborder dans aucune contrée qu'il n'eût prévu, dans ses combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait être.
Enfin, le jour tant désiré parut; il fut annoncé par les teintes riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le mystère de l'Océan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurité de la nuit, fut dévoilé à tous les yeux. Dès lors, la lumière qui se répandait faiblement d'abord, et bientôt à flots sur cette terre qui était directement opposée à ses rayons comme pour les mieux recevoir, rendit plus distincts ses rivages, et fit détacher ensuite, à l'intérieur, des clairières, des arbres, des coteaux, qui s'élevaient par degrés du sein de l'obscurité, jusqu'à ce que le tableau tout entier fût visible par l'effet des clartés resplendissantes de l'astre qui en faisait successivement ressortir les beautés. D'abord, le soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu à peu, l'on reconnut que la terre découverte était une île de peu d'étendue, bien boisée, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez gracieuse pour paraître un paradis aux yeux d'hommes qui, naguère, avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.
La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher au désespoir?
Le soleil était à peine levé que l'on aperçut des êtres humains sortir des bois de l'île et regarder, avec stupéfaction les maisons flottantes que la nuit avait amenées devant leur île, et qu'ils croyaient être descendues du ciel.
Les caravelles s'approchèrent jusqu'à pouvoir jeter l'ancre; elles mouillèrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays qu'il allait découvrir, se prépara à débarquer pour prendre possession de l'île au nom des souverains de la monarchie espagnole.
Christophe Colomb brûlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le premier, le pied d'un Européen sur ces rivages et d'y arborer, dans le signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'étendard d'une conquête qu'il ne devait qu'à son génie; mais il contint son impatience afin de pouvoir mettre à ce débarquement toute la pompe dont un acte aussi solennel était digne; il prit dans son canot les commandants de la Pinta et de la Niña, et il se fit escorter par les personnes les plus notables de l'expédition ainsi que par un certain nombre de matelots armés.
Christophe Colomb était revêtu d'un riche costume en écarlate et il portait dans ses mains l'étendard royal. En prenant pied, il se prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grâce à Dieu dans une prière latine qui nous a été conservée:
«Ô toi, disait-il dans cette prière, ô toi, qui, par l'énergie de ta parole, as créé le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit béni et glorifié! Que ta majesté et ta souveraineté soient exaltées de siècle en siècle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes serviteurs, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette partie jusqu'ici cachée de notre univers!»