Se relevant ensuite, il s'avança d'un pas grave et majestueux, en faisant briller son épée et en déployant son étendard. Il fut suivi par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur épée nue, et de l'autre des bannières nationales ornées de croix, symboles d'une expédition entreprise pour la propagation de la religion chrétienne, et groupées, comme dans l'étendard royal, autour d'un F et d'un Y couronnés, initiales des noms espagnols de leurs souverains, Fernando et Ysabel.
Toutes les formalités usitées en pareil cas furent observées pour la prise de possession de l'île par le vice-roi, au nom de ses souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux émerveillés, pour contempler sa découverte.
En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'étiquette avaient retenus, fascinés par l'air de noble dignité de leur chef, se précipitèrent vers lui, le félicitèrent dans les termes les plus enthousiastes et exprimèrent le plus vif repentir. Ô destinée, ô exemple frappant de la versatilité des jugements humains! Celui qu'on avait récemment maudit comme un détestable aventurier, comme un homme égoïste, orgueilleux, obstiné; celui-là même qu'on avait médité de mettre à mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait de lui obéir toujours, quoi qu'il commandât ou qu'il voulût! C'était à qui fléchirait le genou devant lui, à qui approcherait ses lèvres de ses vêtements ou de ses mains, à qui le glorifierait avec le plus d'exagération!
Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulations qu'il n'avait été intimidé des menaces qu'on avait osé lui faire; il conserva l'extérieur du plus parfait décorum, et attribua son succès à la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le choisir, entre tous, pour être l'instrument de ses desseins; mais certes il eût été bien pardonnable, s'il se fût dit alors:
«Je suis ici, malgré les obstacles les plus multipliés, en dépit des prédictions les plus sinistres, et après avoir été, pendant près de vingt ans, l'objet de l'insulte, de la dérision, du mépris d'hommes qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la société; j'y arrive à un âge où l'épuisement des forces physiques commence généralement à se faire sentir; eh bien, j'y suis par la force de mon génie, par l'énergie de mon caractère, par la hardiesse de mes conceptions; et c'est uniquement à ma perspicacité, à mon courage, à ma persévérance que je le dois!»
Oui, certes, il aurait été pardonnable d'avoir cédé à ce mouvement d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parlé que comme nous parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les siècles, en parlera la postérité.
Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru le plus à l'impossibilité de se maintenir debout dans les contrées qui avoisinent plus ou moins les Antipodes: «J'ignore effectivement pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la terre est sphérique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur nos pieds, et que la nature est un législateur qui sait se faire respecter!» À cette époque où les lois de la gravitation n'avaient pas encore été trouvées, on ne pouvait rien dire de plus sensé; et quelle modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage touchant!
Enfin, le problème le plus ardu qu'il fût possible de poser, était résolu; il l'était avec des moyens fort peu en rapport avec la grandeur de l'entreprise; les limites de l'Atlantique dans l'Occident, limites que l'on croyait inabordables, étaient atteintes, et Colomb, d'un seul coup, surpassait en gloire tous les génies de l'univers, comme aussi il surpassait en audace tous les marins du Portugal, malgré les grandes découvertes dues à leurs opiniâtres travaux!
Il faut avoir vu l'opulente végétation, la fraîcheur et la verdure éternelle des îles intertropicales pour se faire une idée de l'aspect que présentait celle sur laquelle nos marins venaient de débarquer. La nature agreste de celle-ci, tout en ayant quelque chose de sauvage, n'en avait pas moins la physionomie d'un verger continu où des arbres chargés de fruits qui paraissaient excellents, abondaient; aussi était-elle habitée; car les naturels qui, d'abord, s'étaient cachés dans les bois, en voyant de près des êtres animés dont la structure avait de l'analogie avec la leur, en sortirent bientôt en foule, et s'approchèrent de Colomb. Ils étaient totalement nus; la vue des bâtiments leur avait causé un étonnement prodigieux: les manœuvres exécutées comme sans efforts, les voiles ployées et serrées comme par enchantement et qu'ils croyaient être des ailes avec lesquelles ces bâtiments étaient descendus du ciel, leur arrêt subit au milieu de l'eau à l'aide de leurs ancres qu'ils ne voyaient pas, leurs bateaux se détachant du bord et portant à terre des êtres dont les vêtements et les armes resplendissaient au soleil, tout leur avait d'abord inspiré l'épouvante, et ils s'étaient réfugiés dans leurs forêts.
Reconnaissant bientôt, cependant, que ces étrangers ne cherchaient ni à les poursuivre, ni à les molester, et la curiosité les excitant, ils s'étaient hasardés à s'en approcher, se prosternant fréquemment contre la terre en signe de soumission, et donnant alternativement des marques de crainte ou d'adoration. La teinte blanche de la peau des Espagnols, leur barbe, leur costume, leurs armes les frappèrent d'admiration: le vice-roi, surtout, par sa taille élevée, son port majestueux, ses habits éclatants, la déférence respectueuse que chacun lui témoignait, attirait plus particulièrement leur attention.