Colomb, charmé de leur simplicité, de leur douceur, de la confiance qui leur était si promptement revenue, se prêta aux mouvements de leur curiosité: les sauvages furent gagnés par cette bienveillance, et ils n'en crurent pas moins qu'ils avaient devant eux des créatures célestes qui, pendant la nuit, étaient entrées dans les maisons flottantes qu'ils apercevaient non loin du rivage, et qu'après en avoir déployé les ailes immenses, ils étaient descendus sur les bords de leur île.
Le grand-amiral avait trop de sagacité pour ne pas imaginer aussitôt, qu'une aussi petite île ne pouvait pas être habitée, sans qu'il y eût dans le voisinage des terres plus étendues qui formaient le centre de la population de ces contrées, et c'est ce qu'il se proposait de chercher à éclaircir, dès que les premiers moyens de se faire comprendre seraient effectués. Il sut même, dès ce moment, que l'île était nommée Guanahani par les naturels; mais, dans sa prise de possession, il avait cru devoir lui donner le nom de San-Salvador, qui exprimait parfaitement l'impatience avec laquelle sa découverte avait été attendue, et qui était une marque de reconnaissance envers la Divinité. Cette île de San-Salvador est une de celles qui forment le petit archipel des îles Lucayes ou de Bahama, que l'on voit dans la bande septentrionale des Antilles, et quoiqu'elle continue à être ainsi appelée par la plupart des nations maritimes de l'univers, cependant les Anglais ont eu le mauvais goût de la débaptiser, et ils la nomment Cat-Island ou l'Île du Chat: si c'est par un effet de leur orgueil national qu'ils ont opéré ce changement, on ne saurait disconvenir qu'il est impossible de l'outrer à ce point et aussi mal à propos.
Ces insulaires furent aussi, de leur côté, l'objet d'un examen très-empressé de la part des Espagnols, car ils différaient complètement de toutes les races connues jusqu'alors chez les Européens. Leur peau, d'une teinte cuivrée, était peinte de couleurs variées, et chargée de devises qui leur donnaient une apparence fantastique; ils n'avaient pas de barbe, leurs cheveux n'étaient pas crépus comme ceux des hommes originaires de l'Afrique et vivant sous la même latitude, mais droits et rudes; sur les côtés, ils étaient coupés un peu au-dessus des oreilles, mais ils pendaient par derrière jusque sur leurs épaules. Quoique peints, on discernait que leurs traits étaient agréables et doux; ils avaient des yeux remarquablement beaux et des fronts élevés; leur taille était moyenne, leurs formes bien prises, et la plupart de ceux qui étaient alors présents ne paraissaient pas avoir plus de trente ans.
Parmi les insulaires présents, il n'y avait qu'une seule femme; elle était d'une grande jeunesse, entièrement nue comme ses autres compatriotes, et parfaitement bien faite. En résumé, ils parurent tous appartenir à un peuple simple, sans artifice, de mœurs douces, et manifestant d'aimables dispositions. Les hommes n'avaient pour armes que des lances en bois durci au feu, dont la pointe avait été formée à l'aide de cailloux aigus et d'os de poissons desséchés. Quant au fer, ils ne le connaissaient nullement, à tel point qu'un sabre dégainé leur étant présenté, ils le saisirent, en en pressant le tranchant contre leurs mains. Colomb leur distribua quelques cadeaux de bonnets en couleur, de verroterie, de grelots, clochettes ou autres bagatelles qu'ils reçurent comme les dons les plus précieux, s'empressant de s'en orner, et charmés de les avoir en leur possession.
Hélas! ces peuples, au contact de la race blanche, ont depuis longtemps disparu de cette île ainsi que de toutes celles qui l'avoisinent, et c'est à peine si l'on en voit aujourd'hui quelques restes sur le continent américain, dont ils ont abandonné le littoral aux Européens. Tels Christophe Colomb les dépeignit en 1492, tels, en 1822, nous les avons retrouvés dans la Guyane: là, tous les ans, quelques-uns d'entre eux descendent la rivière d'Oyapok dans leurs pirogues ou canots, et ils vont à Cayenne se présenter au gouverneur de la colonie; les promesses de bonne intelligence se renouvellent des deux parts, et là se font quelques échanges de présents; eux, apportant des ouvrages en nattes, paniers, armes des sauvages ou autres objets vraiment remarquables par le fini du travail, et recevant des armes européennes, des étoffes de nos pays, de la coutellerie surtout, pour laquelle ils montrent une véritable passion. Un trait saillant de leur caractère est l'horreur et le dégoût que leur inspire la vue des noirs africains qui se trouvent à Cayenne, et dont ils se regardent comme les ennemis naturels.
Comme Colomb croyait être débarqué sur quelque île qui dépendait de l'Asie, il donna tout naturellement le nom d'Indiens aux naturels de l'île, et c'est ce nom qui prévaut encore, quoique l'on ait appris depuis lors que c'est à un continent interposé entre ceux d'Europe et d'Asie que cette même île appartient: seulement, aujourd'hui, on distingue ces deux parties du monde par les désignations d'Indes occidentales et d'Indes orientales.
Les Espagnols passèrent la journée entière sur l'île de San-Salvador; ils en parcoururent les sites agréables, ils pénétrèrent dans les bosquets où ils trouvèrent des fruits d'un goût délicieux, ils se désaltérèrent à l'eau pure des fontaines ou des ruisseaux, et ils ne retournèrent à bord que fort tard, et ravis de tout ce qu'ils avaient vu.
Dès le lendemain matin, les naturels s'embarquèrent dans leurs pirogues qu'ils nommaient canots, et se transportèrent à bord des navires espagnols pour rendre la visite qu'ils avaient reçue la veille: quelques-uns même, pour montrer plus d'empressement, y arrivèrent à la nage, bien que leurs pirogues pussent contenir jusqu'à quarante hommes; ils apportèrent à leur tour des présents qui consistaient en petits ballots de coton, en perroquets apprivoisés, et en gâteaux ou pains de cassave et de manioc. Toutefois, les Espagnols ne manquèrent pas de remarquer que plusieurs d'entre eux avaient quelques ornements en or à leurs oreilles et à leur nez: ils leur demandèrent d'où leur venaient ces objets précieux, et ils conjecturèrent, par les signes de leurs visiteurs, que c'était d'un pays situé au midi de l'île; ils crurent comprendre aussi que là régnait un souverain qui n'était servi que dans des plats d'or; mais que, dans le Nord-Ouest, était une nation belliqueuse qui faisait quelquefois invasion dans leur île, et en emmenait les habitants en esclavage.
Colomb apprit, en outre, qu'une petite île très-voisine, près de laquelle il avait passé, était habitée: c'était celle qui est connue actuellement sous le nom de Watling; cette particularité le confirma dans l'idée qu'il avait eue au commencement de la nuit de la découverte, que la lumière qu'il avait aperçue pouvait provenir d'une terre dérobée à ses regards par l'obscurité, tout aussi bien que d'une barque de pêcheurs.
Le grand-amiral renouvela à San-Salvador son approvisionnement d'eau douce, de bois de chauffage; il se pourvut abondamment de bananes, de citrons, d'oranges et de pains de cassave, mais non sans laisser des témoignages de sa reconnaissance; il emmena d'ailleurs avec lui sept des insulaires, espérant qu'ils s'initieraient bientôt au langage espagnol, suffisamment du moins pour lui servir d'interprètes; et il partit pour se mettre à la recherche de l'opulent pays qu'on lui avait dit qu'il trouverait dans le Sud.