Les caravelles furent bientôt en vue d'un nombre considérable d'îles qui appartenaient aux archipels, aujourd'hui connues sous les noms des Lucayes et des Antilles; toutes étaient belles, d'une verdure éblouissante, et paraissaient de la plus grande fertilité. Le grand-amiral en visita trois, dont il prit également possession en sa qualité de vice-roi des souverains espagnols. Il nomma la première Sainte-Marie-de-la-Conception; c'était un pieux témoignage de reconnaissance envers la sainte vierge Marie, que les marins vénèrent comme leur patronne; la seconde reçut le nom de Fernandina, en l'honneur du roi Ferdinand; et la troisième fut appelée Isabella, comme un souvenir reconnaissant de la princesse qui avait tant fait pour faire accueillir les plans de l'illustre navigateur.
Les habitants de ces îles, comme ceux de San-Salvador, parurent tout à fait étonnés et émerveillés à la vue des Européens; ils les regardaient comme des êtres surnaturels, et ils ne les approchaient, pour se les rendre propices, qu'en leur présentant des offrandes de ce que leur pauvreté ou la simplicité de leurs mœurs pouvaient leur faire croire être le plus digne d'être accepté. Si les Espagnols témoignaient le désir de trouver quelque aiguade pour renouveler leur provision d'eau, ils s'empressaient de les conduire aux sources les plus abondantes, les plus fraîches; ils remplissaient eux-mêmes les barriques, les roulaient, les transportaient dans les chaloupes; en un mot, ils n'avaient qu'un désir, c'était d'épargner de la fatigue à leurs hôtes et de se montrer agréables à leurs yeux.
Colomb était comme attendri de tant de soins, et il ne pouvait se lasser d'admirer les paysages, les tableaux et les scènes émouvantes qui se déroulaient devant lui.
«Je ne sais, écrivait-il sur son journal, comment choisir entre tant de sites délicieux, ni vers lequel je dois d'abord me diriger: le gazouillement, le plumage brillant des oiseaux me tiennent dans un ravissement inexprimable dont je voudrais ne jamais sortir; les perroquets de l'espèce la plus admirable volent en troupes qui dérobent pendant longtemps l'aspect du soleil; les arbres les plus variés sont chargés de fruits succulents; je rencontre à chaque pas des arbustes, des plantes qui me semblent d'une grande valeur pour les teintures, l'épicerie, la pharmacie; et je me surprends regrettant vivement de ne pas être botaniste, pour pouvoir indiquer leur usage, leur utilité, l'avantage qui en reviendra pour l'Espagne, et les ressources qu'y trouveront les bâtiments du commerce pour leur chargement.»
On voit que ce grand homme pensait à tout, et que ses sensations individuelles ne l'empêchaient pas de s'occuper des vrais intérêts de sa nouvelle patrie.
Le poisson, qui abondait dans les mers que parcourait l'expédition, participait aussi du caractère de nouveauté qui, partout, frappait les regards; les écailles de plusieurs d'entre eux avaient le reflet des pierres les plus précieuses; on les voyait se presser autour des caravelles, comme pour faire resplendir l'éclat de leurs couleurs, et pour animer un spectacle que les marins ne se lassaient pas de contempler.
Cependant, on n'entendait nullement parler de mines d'or, et les naturels indiquaient toujours la direction du Sud où était une grande île qu'ils appelaient Cuba, et où l'on trouverait en abondance de l'or, des perles, des épiées, et tous les éléments d'un commerce étendu. Le grand-amiral, quoique guidé d'une manière assez vague par les indigènes, et après avoir eu plusieurs jours de calme ou de vents contraires, finit cependant par arriver, le 28 octobre, en vue de cette île si considérable, si belle et si désirée. Il fut véritablement surpris à l'aspect de cette terre si noblement dotée, de l'étendue de ses côtes qui dépassaient de beaucoup les bornes de l'horizon, de la hauteur imposante de ses montagnes couvertes de forêts vierges aussi anciennes que le commencement de la création, des riches vallées qui se déployaient en nappes magnifiques devant lui, et des belles rivières qui la sillonnaient. Il jeta l'ancre dans une des plus profondes de ces mêmes rivières, située à l'occident du lieu actuellement nommé Nuevitas-del-Principe, il prit possession de l'île de la manière la plus solennelle, toujours au nom de Ferdinand et d'Isabelle; et, en l'honneur du prince Juan, héritier présomptif de la couronne, il lui donna le nom de Juana. Quant à la rivière, elle reçut de lui celui de San-Salvador, ce qui était de sa part un nouvel acte de piété et d'actions de grâces envers le Tout-Puissant.
Ce qui charmait surtout Colomb, en voyant les côtes étagées de l'île s'adossant à des montagnes dont les cimes s'approchaient des nuages, et en contemplant ses havres, les embouchures de ses rivières, ses forêts, ses villages, c'est qu'il y trouvait une grande ressemblance avec la Sicile qu'il avait si souvent vue dans sa jeunesse et qui avoisine sa patrie de si près. La nature semblait avoir pris soin, dans l'une comme dans l'autre de ces contrées, à prodiguer, à leurs peuplades heureuses, les éléments de la vie et de la félicité, sans exiger d'elles presque aucune espèce de travail; c'était pour lui l'image de l'Éden des poèmes et des livres sacrés.
Notre navigateur côtoya l'île pendant plusieurs jours, afin d'en explorer les ports et les rivières. Son journal ne tarit pas en remarques sur la beauté des pays qu'il parcourait, sur les émotions qu'il éprouvait, et l'on voit évidemment, dans les lignes qu'il a tracées à ce sujet, les élans d'un cœur et d'un esprit particulièrement sensibles aux grâces et aux beautés de la nature. Comment, d'ailleurs, aurait-il pu en être autrement, car il devait tout voir à travers le prisme de l'enthousiasme et de la satisfaction; il avait, en effet, réalisé les rêves enchantés de la plus grande partie de sa vie; il avait devant lui la récompense acquise, après tant de peines et de contrariétés, de ses travaux, des soucis qu'il avait eus, des dangers qu'il avait courus; et, sans doute, nous ne pourrons jamais nous faire une idée suffisante de l'extase qu'il devait éprouver, en analysant les charmes d'un monde aussi nouveau que s'il sortait des mains de Dieu, et dont il avait fait la conquête par sa persévérance, par son génie et par le courage qu'il avait déployé. Aussi, écrivait-il dans son journal:
«C'est la plus belle terre que jamais l'œil de l'homme puisse admirer; on voudrait y vivre à tout jamais; on n'y conçoit ni la douleur ni la mort!»