Pendant que le grand-amiral côtoyait l'île, il débarquait souvent, et visitait des villages dont les habitants, pour la plupart fort effrayés de l'arrivée de ces hommes inconnus, fuyaient vers leurs bois et leurs montagnes. Les cabanes de ces villages étaient construites en branches de palmiers disposées de manière à former quelque chose comme les pavillons de quelques-unes de nos maisons, et elles étaient abritées par des arbres très-touffus; elles représentaient ainsi l'assemblage des tentes de nos soldats dans un camp. Il y régnait plus de propreté et plus de solidité que dans celles qu'on avait vues dans les îles précédemment visitées. Il y avait même quelques dessins grossiers et des masques en bois sculptés avec une certaine habileté. Dans chaque cabane on trouvait des instruments plus ou moins ingénieux pour la pêche, ce qui donna à penser que les habitants s'occupaient à prendre du poisson, non-seulement pour eux, mais pour les insulaires de l'intérieur.

Après avoir exploré presque toute la bande septentrionale de l'île dans l'Ouest, Colomb se trouva en vue d'un grand promontoire tellement couvert d'arbres, qu'il lui donna le nom de cap des Palmiers. Il apprit là que, derrière la baie, était une rivière d'où il n'y avait que quatre journées de marche pour se rendre à Cubanacan, nom par lequel les indigènes désignaient le milieu de Cuba. Pour cette fois, et à cause de la consonnance, Colomb crut qu'il s'agissait du Cublay-Kan, souverain tartare dont Marco-Paolo parle dans la relation de ses voyages, et il s'imagina être arrivé au continent d'Asie, but primitif qu'il s'était proposé. Le prince que, d'après cette relation, il pouvait supposer régner dans cette contrée, était un monarque très-puissant. Le grand-amiral prit, en conséquence, la résolution d'envoyer à ce souverain des présents et une des lettres de recommandation dont, à tout événement, il avait été chargé par la cour d'Espagne. Il choisit avec soin, pour cette mission, deux des hommes de l'expédition dont l'un était un juif converti, sachant le chaldéen et un peu d'hébreu, langages qu'il pensait devoir être connus par le prince. Deux Indiens partirent avec les messagers pour leur servir de guides, et on leur donna pour récompense des grains de verroterie et autres menus objets d'Europe dont ils se montrèrent fort satisfaits. Colomb leur prescrivit à tous de s'informer soigneusement de la situation des provinces, des ports, des rivières et des productions du pays, surtout en ce qui concernait les épices.

Ce cortége pénétra douze lieues dans l'intérieur, où ce qu'on trouva de plus considérable fut un village d'une cinquantaine de cabanes et d'un millier d'habitants. Les envoyés y furent reçus avec beaucoup d'égards; on les conduisit dans le local principal; des provisions de toutes sortes furent placées devant eux et mises à leur disposition; après quoi, les Indiens s'assirent autour d'eux, et se mirent en posture d'écouter ce qui allait leur être communiqué.

Un des insulaires qui servait d'interprète porta la parole; il fit un discours très-emphatique selon l'usage de ces pays, dans lequel il vanta très-haut la puissance, la richesse, la générosité de la race blanche, et finit par expliquer le but de la visite. Dès qu'il eut fini sa harangue, les indigènes s'approchèrent en foule des Espagnols, touchèrent, examinèrent leur peau ainsi que leurs vêtements, et ils furent tellement émerveillés, qu'ils se pressaient pour baiser leurs mains et leurs pieds, afin de faire preuve d'adoration à leur égard. Mais il n'y avait aucune trace d'or parmi eux, et lorsqu'on leur montra quelques échantillons d'épices, ils répondirent qu'il n'en existait pas dans leur contrée, mais que fort loin, en désignant le Sud-Ouest, il est probable qu'on trouverait ces objets.

N'apercevant aucune apparence ni de ville opulente, ni de souverain puissant, ni de cour splendide, et n'en soupçonnant pas la possibilité dans le voisinage, les envoyés prirent le sage parti de retourner vers la côte, où ils furent accompagnés par les indigènes avec beaucoup d'égards. Ils rendirent un compte exact au vice-roi de ce qu'ils avaient vu, fait ou entendu, et Colomb pensa qu'il fallait renoncer à l'idée de trouver en ces pays rien qui ressemblât à un peuple civilisé.

Mais, avant d'aller plus loin, nous n'omettrons pas de rapporter un épisode qui ne laisse pas d'avoir quelque importance par ses résultats. Un Indien, croyant faire un présent agréable à l'un des matelots de la Santa-Maria, lui présenta quelques feuilles desséchées de couleur brune, et pour lui en indiquer l'usage, il en fit un rouleau qu'il appela Tobacco et qu'il remit au matelot: celui-ci, au grand étonnement des insulaires présents, prit le rouleau ou tobacco et le mit dans sa poche, montrant un air de satisfaction en signe de remercîment: alors le sauvage lui redemanda le tobacco, l'alluma, le porta à sa bouche, et se mit à lancer des bouffées d'une fumée légère mais qui saisissait l'odorat; les Européens en furent fort réjouis; le matelot, voulant imiter l'Indien, eut d'abord quelques nausées qui ne l'empêchèrent pourtant pas d'y trouver un certain plaisir et il continua à humer son rouleau. Bref, il fut le premier fumeur chrétien, mais il eut bientôt des émules, des rivaux; surtout il a eu beaucoup de successeurs, et de nos jours on se montre encore de plus en plus empressé à suivre son exemple. Toutefois le nom du rouleau ou du tobacco a prévalu, et définitivement c'est par ce même mot de tobacco (tabac) que la plante qui produit ces feuilles est toujours désignée parmi nous. Qui aurait pu prévoir, dès lors, que l'usage seul de cette même plante, l'un des premiers résultats des découvertes de Colomb, serait un jour l'élément d'une des branches les plus considérables du commerce maritime de toutes les nations de l'univers?

Cependant Colomb ne voulait pas quitter ces parages sans être fixé d'une manière moins vague sur l'existence des mines d'or dont il entendait souvent parler aux indigènes; d'après les renseignements aussi clairs qu'il fut possible d'obtenir d'eux, il se détermina à faire voile vers l'Est à la recherche d'un pays qu'ils appelaient, les uns Bobèque, les autres Bohio, où ses vœux devaient être satisfaits.

Ce fut pendant ces explorations que des sentiments de jalousie commencèrent à se faire jour dans l'âme d'Alonzo Pinzon: il paraît qu'il enviait à Colomb une gloire qu'il se donna l'importance et qu'il avait la présomption de croire qu'il aurait pu acquérir lui-même; quelques paroles assez vives furent même échangées entre eux, mais, pour le moment, les choses en restèrent là; cependant leurs relations en prirent un caractère beaucoup plus froid.

Les caravelles longèrent la côte pendant plusieurs jours en s'avançant vers l'Orient; elles doublèrent, dans cette route, un grand cap qui fut nommé cap Cuba, mais elles étaient vivement contrariées par les vents d'Est contre lesquels elles avaient à lutter. Le 21 novembre, au point du jour, Colomb, en montant sur le pont, ne vit pas la Pinta. La nuit, il s'était aperçu qu'elle s'éloignait de lui, et il lui avait fait de fréquents signaux de ralliement auxquels elle n'avait pas répondu; aussi, le grand-amiral ne fut-il que médiocrement surpris de son absence; mais il n'en fut pas moins très-vivement désappointé, car la Pinta était la meilleure voilière de l'expédition et c'était une diminution notable dans ses moyens d'exécution.

Colomb ne put attribuer cet acte qu'à un dessein prémédité de désertion volontaire. Certainement la capacité d'Alonzo était incontestable, les services qu'il avait rendus lors de l'armement étaient très-considérables; sa fortune, ses habitudes précédentes de commandement, tout en faisait un homme très-distingué; mais dans la circonstance où il se trouvait, prétendre, comme on a dit qu'il l'avait osé, à partager le commandement avec le grand-amiral, était inadmissible, et Colomb avait un sentiment trop élevé de sa dignité et de sa position pour y consentir. On a dit aussi que, voulant profiter de la supériorité de sa marche, il avait, par cupidité, voulu arriver à Bobèque avant la Santa-Maria; mais cette raison est aussi futile que l'autre, et elle montre également jusqu'à quel point l'ambition et l'intérêt personnel peuvent égarer les esprits. Le grand-amiral eut une crainte encore plus aiguë, ce fut qu'Alonzo ne l'eût quitté, lui qui, jadis, lui avait montré tant de zèle et de dévouement, pour se hâter de se rendre en Espagne et pour se donner le mérite des découvertes effectuées, en comptant sur les événements qui pourraient empêcher le retour de Colomb, ou, au moins, en gagnant du temps et en agissant à l'avance sur les esprits.