Toutefois, le grand-amiral persista dans son projet de reconnaître les côtes de Cuba jusqu'à leur extrémité orientale, point qu'il atteignit, en effet, et que, supposant devoir être la partie la plus avancée, soit de l'Asie, soit des îles qui en dépendaient, vers l'ancien continent, il nomma Alpha et Oméga, entendant, par là, le commencement, en venant d'Europe, et la fin en quittant l'Asie.

Il s'éloigna alors du cap qu'il avait ainsi nommé et il cingla vers le Nord-Est pour prendre le large; à peine avait-il pris cette route, qu'il vit dans le Sud-Est, de hautes montagnes à une très-grande distance; il augura que ce devait être une terre étendue, et immédiatement, il se dirigea pour s'en approcher. Dès que les Indiens de San-Salvador qu'il avait à son bord se furent aperçus de cette détermination, ils s'en montrèrent fort effrayés, affirmant que les habitants de cette terre étaient des cannibales d'un caractère très-féroce, et qu'ils n'avaient qu'un œil au milieu du front.

Colomb se garda bien d'écouter leurs plaintes; à mesure qu'il s'approchait de la côte, il était frappé de la pureté de l'air, de la sérénité d'un ciel dont la couleur bleue avait une teinte foncée magnifique, et du charme magique de tous les points de ce pays, à mesure que la scène se déroulait à ses yeux. Les montagnes étaient plus élevées que celles de Cuba; le roc en paraissait accidentellement à nu; mais des arbres incomparablement beaux végétaient au-dessus et au-dessous; des plaines immenses, de vertes savanes, des feux allumés pendant la nuit, des colonnes de fumée s'élevant de tous côtés pendant le jour, partout les traces de la culture, partout aussi la végétation la plus active!... Tel était l'aspect de cette terre qui était l'île d'Haïti, nommée Espagnola par Colomb, devenue l'île de Saint-Domingue si justement surnommée alors la Reine des Antilles, ensuite ayant repris son ancien nom d'Haïti; et qui, depuis lors, ayant vu détruire la race indigène et celle des Européens qui s'y étaient établis, est actuellement sous la domination presque exclusive des noirs descendant des esclaves de la côte d'Afrique que les blancs y avaient introduits, et qui menacent de plonger ce beau pays dans la barbarie et dans la désolation.

Ce fut le 6 décembre que Colomb mouilla près de l'île qu'il venait de découvrir: le port dans lequel il entra est celui qui est situé dans sa partie occidentale, et il lui donna le nom de Saint-Nicolas qu'il porte encore en ce moment. Les habitants, effrayés à son approche, quittèrent soudainement leurs habitations et se réfugièrent dans l'intérieur: n'ayant donc pu effectuer aucune communication avec eux, il côtoya l'île dans le Nord, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un autre port; il nomma celui-ci la Conception; il y prit une connaissance plus particulière du pays; et lui trouvant quelque ressemblance avec les plus belles provinces de l'Espagne, voulant aussi le marquer du signe de sa patrie d'adoption, il lui donna, ainsi que nous venons de le dire, le nom d'Espagnola, ou, comme on le dit assez fréquemment, d'Hispaniola.

Les naturels fuyant également lorsque les marins de l'expédition débarquèrent, ce fut en vain que ceux-ci s'efforcèrent d'opérer un rapprochement; toutefois, après bien des tentatives, ils parvinrent à se saisir d'une belle et jeune femme. Le grand-amiral l'accueillit avec la plus grande déférence et la renvoya parmi ses compatriotes, bien vêtue, comblée de politesses, d'attentions et de présents. Le lendemain, présumant bien des rapports que la jeune femme ferait de son séjour parmi les étrangers, Colomb dépêcha neuf hommes de son équipage, bien armés, accompagnés d'un insulaire de Cuba pour interprète, à la recherche du village le plus voisin. Ils en trouvèrent bientôt un qui était situé dans une charmante vallée, sur les bords d'une jolie rivière, et qui contenait un millier de maisons. Les naturels prirent d'abord la fuite; cependant, l'interprète les ayant joints et rassurés, ils revinrent au nombre de deux mille, mais ne s'approchant qu'en tremblant, et plaçant souvent leurs mains sur leur tête, en signe de respect et de soumission.

La jeune femme qui avait été l'objet des soins de Colomb parut bientôt aussi, portée en triomphe sur les épaules de ses compatriotes, suivie par une foule innombrable, et précédée de son mari qui montra la reconnaissance la plus vive du traitement qu'elle avait éprouvé. Revenus complètement, dès lors, de leurs terreurs, les insulaires conduisirent les Espagnols dans leurs cabanes, étalèrent devant eux de la cassave, du poisson, des racines, des fruits, et leur offrirent, hospitalièrement, tout ce qu'ils possédaient. Le grand-amiral avait prescrit que les relations avec les insulaires fussent toujours celles de la politesse et de la prévenance; les mesures prudentes et humaines qu'il ordonnait toujours à cet égard, étaient fidèlement observées, et la meilleure intelligence en était le résultat.

Peut-être, à la vérité, pourrait-on considérer comme un acte de violence l'enlèvement, quoique consenti, des indigènes de San-Salvador; mais Colomb sera facilement absous à cet égard, quand on réfléchira qu'il était de toute nécessité d'avoir une preuve irrécusable à apporter de la découverte de ces nouveaux pays, que c'était aussi une marque de déférence due à l'autorité des souverains espagnols, que même, selon les idées du siècle, c'était un grand pas de fait pour assurer le salut de l'âme de ces mêmes indigènes, et par-dessus tout, enfin, que la ferme résolution de Colomb était de les ramener, dans un autre voyage, au sein de leur pays natal.

Les habitants de cette île que l'on sut d'eux avoir le nom d'Haïti, parurent aux Européens plus beaux et plus civilisés que tous ceux qu'ils avaient vus jusque-là, et ils étaient également doués de cette docilité dont le vice-roi avait toujours tiré un parti si avantageux; quelques-uns furent remarqués comme étant parés d'ornements en or, ce qui donna à supposer que l'île en contenait des mines, d'autant qu'ils paraissaient y attacher fort peu de prix, car ils les échangèrent volontiers contre quelques bagatelles que leur donnèrent les Espagnols.

Dans un des mouillages où le grand-amiral fut retenu par les vents contraires, un jeune cacique porté par quatre hommes dans une litière et suivi de deux cents de ses sujets, vint faire une visite à Colomb à bord de la Santa-Maria. Il entra dans la dunette, où le couvert se trouvait mis et le dîner servi; il s'assit près du grand-amiral avec beaucoup d'aisance, et deux vieillards qui ne le quittaient pas se placèrent à ses pieds, les yeux fixés sur ses lèvres comme pour saisir ses moindres paroles ou prévenir ses moindres désirs. Si Colomb lui offrait quelques mets, il se contentait de goûter ce qu'on lui donnait, il remettait le reste aux deux vieillards et conservait toujours autant de sérieux que de dignité.

Après dîner, il offrit à Colomb une espèce de baudrier assez habilement travaillé. Le grand-amiral lui fit, en retour, plusieurs présents, et lui montra une pièce d'or portant l'empreinte des traits de Ferdinand et d'Isabelle; mais ce fut en vain qu'il s'efforça de chercher à donner au cacique une idée de la puissance de ces souverains, l'Haïtien ne voulut jamais croire qu'il y eût un pays sur la terre où l'on pût trouver des choses aussi étonnantes que celles qu'il voyait ou des êtres aussi merveilleux; il persista donc dans l'opinion que les Espagnols étaient plus que des mortels, et que les contrées ainsi que les souverains dont on lui parlait, ne pouvaient exister que dans les cieux.