Tel fut le sort fatal de la Santa-Maria, de ce navire qui eut l'insigne honneur de porter le plus illustre des navigateurs, lorsqu'il montra la route du Nouveau-Monde à l'Espagne si longtemps incrédule, et à l'Europe émerveillée: elle périt tristement; mais son nom vivra, ainsi que celui de la Pinta et de la Niña, jusqu'à la postérité la plus reculée; et la marine espagnole est toujours fière de compter, parmi ses bâtiments, trois d'entre eux qui portent ces noms glorieux, afin qu'ils soient sans cesse présents au souvenir de ses marins.

Lors de la première entrevue du grand-amiral avec le cacique, l'insulaire témoigna encore la plus touchante sympathie, et offrit à Colomb tout ce qu'il pouvait posséder; il avait fait préparer, pour le mieux recevoir, un grand banquet pendant lequel un millier de naturels entourèrent le lieu du festin, et se livrèrent à des jeux et à des danses de leur pays. Le grand-amiral, pour se montrer reconnaissant de cet accueil, voulut également animer la scène, mais, en même temps, il désira frapper l'esprit des Indiens par l'impression de la puissance formidable des Espagnols.

Un Castillan qui avait assisté au siége de Grenade simula un combat acharné contre un Maure, et fut fort admiré par le cacique; ensuite une arquebuse et, finalement, un canon, furent déchargés avec fracas. Au bruit de ces détonations inattendues, les naturels tombèrent la face contre terre comme s'ils avaient été frappés de la foudre; leur frayeur redoubla encore quand ils virent les effets des balles et du boulet dans le feuillage et parmi les arbres dont quelques-uns furent coupés en deux. Colomb les rassura en leur disant qu'il avait voulu leur faire juger la force irrésistible de ses armes, pour leur faire voir de quel secours il pourrait leur être contre les Caraïbes, dont il avait entendu parler comme étant leurs ennemis les plus terribles. Dès lors, et dans cette confiance, les naturels passèrent de l'effroi à la joie la plus immodérée, se considérant comme invincibles tant qu'ils seraient sous la protection des enfants du ciel qui portaient le tonnerre et les éclairs dans leurs mains.

Guacanagari, lui-même, parut si ravi, qu'il se fit apporter une couronne d'or, la plaça sur la tête de Colomb, attacha autour de son cou plusieurs pièces ou plaques du même métal, et fit des cadeaux considérables aux hommes de la suite du grand-amiral. Tout ce qu'il reçut en retour des Européens fut regardé par lui comme des présents de la Divinité, et les naturels ne se lassaient pas de dire que tous ces objets, qui au fond n'étaient que des bagatelles, venaient indubitablement du ciel.

Le cacique ne manqua pas de remarquer le plaisir que les Espagnols prenaient à la vue de l'or; aussi informa-t-il le grand-amiral que plus loin, dans les montagnes, ce métal était si abondant qu'on ne l'y voyait qu'avec indifférence. Christophe Colomb nota ces renseignements avec soin, et il en joignit quelques autres qui lui parurent aussi utiles à recueillir.

Trois grandes cabanes furent préparées pour les naufragés qui, vivant ainsi au milieu des naturels et se mêlant librement avec eux, furent fascinés par leurs habitudes de vie douces et commodes. Il était difficile, d'ailleurs, de rester indifférent à l'éclat naturel du pays, où, comme sur les bords de la Méditerranée, la hardiesse des sites est tempérée par la douceur d'une latitude peu élevée qui répand autour des lacs, sur le bord des fleuves, et même sur les promontoires, des charmes pareils à ceux que, comme on l'a dit poétiquement, la beauté d'une femme emprunte à un sourire radieux!

Quand il arrivait à ces navigateurs de remonter une rivière, ils parvenaient alors dans quelque vallée où la nature semblait avoir épuisé tous ses moyens de séduction. Le paysage avait un aspect hardi, mais que la présence de l'homme avait dépouillé de sa rudesse. Ainsi, ces lieux possédaient une grâce naturelle parfaite, que n'avait pas affaiblie la régularité trop étudiée des travaux des peuples civilisés. Les cases, quoique simples comme les besoins de leurs propriétaires, n'étaient pas dépourvues d'élégance; les fleurs s'épanouissaient, quoique le soleil se trouvât à l'extrémité du tropique opposé, et les branches fécondes de la plupart des arbres fléchissaient sous le poids de fruits exquis, dont quelques-uns étaient fort nourrissants. Ajoutez à cela qu'une grande partie de la journée se passait dans le repos, dans la jouissance de sensations inspirées par un climat voluptueux, et que, le soir, avaient lieu les danses du pays au son de leurs rustique tambours.

Il n'est donc pas étonnant que plusieurs Espagnols, comparant les rudes labeurs de leur existence de marins, avec les douceurs de celle des Indiens, aient, eux-mêmes, représenté au grand-amiral les inconvénients d'embarquer tout le personnel de la Santa-Maria sur la Niña, et qu'ils se soient offerts à rester dans l'île jusqu'au retour de Colomb sur un plus grand bâtiment. Il est certain qu'il y avait de grands dangers à courir en retraversant l'Océan sur un aussi frêle navire que la Niña; il pouvait bien en exister aussi à rester à Hispaniola, mais ils devaient paraître moindres; aussi, le grand-amiral y donna-t-il son consentement. Toutefois, il voulut pourvoir ceux dont il se séparait presque forcément, d'une garantie de sécurité, et il ordonna que l'on élevât une forteresse pour les recevoir: c'était, selon lui, un commencement de colonisation; les débris de la Santa-Maria devaient en fournir amplement les matériaux; les hommes qu'il allait laisser exploreraient l'île, apprendraient la langue du pays, et les renforts qu'il ramènerait d'Europe compléteraient l'œuvre. Telles étaient les pensées de Colomb, elles souriaient à son imagination et il faut convenir que c'était ce qu'il y avait de mieux dans la situation où il se trouvait.

Guacanagari, à qui Colomb fit part de ces projets, se montra fort satisfait que les Espagnols laissassent auprès de lui un détachement qui pourrait le défendre contre les Caraïbes, il se réjouit aussi de l'espoir qu'il en concevait de revoir prochainement Christophe Colomb, et il ordonna à ses sujets de travailler de concert avec les marins de l'expédition à l'érection de la forteresse.

Pendant qu'on se livrait à ces travaux, quelques Indiens du voisinage qui se rendirent sur les lieux, donnèrent l'assurance qu'ils avaient vu, au mouillage, à quelques lieues dans l'Est, un autre bâtiment que Colomb pensa ne pouvoir être que la Pinta. Aussitôt, il dépêcha un bon canot à sa recherche, avec un ordre formel adressé à Alonzo Pinzon de venir le joindre immédiatement. Ce canot parcourut un espace de trente lieues; n'ayant pas vu la Pinta, il se trouva à court de provisions, il revint, et le grand-amiral eut le chagrin de penser que si la Pinta elle-même était aussi perdue, tout le succès de l'expédition reposerait sur sa petite caravelle, qui aurait à refaire une longue et dangereuse navigation, dans laquelle il n'était pas improbable que quelque sinistre accident vînt faire ensevelir, dans le profond abîme des mers, toutes les circonstances de son voyage et de ses découvertes.