C'était le jour de Noël 1492, que la Santa-Maria avait fait naufrage; le 4 janvier suivant, la forteresse était finie et Colomb put appareiller pour effectuer son retour. Cette forteresse était une tour en bois, élevée solidement sur une voûte et entourée d'un fossé: des canons, des munitions, des provisions de toute espèce y furent laissés, et le grand-amiral lui donna le nom de la Navidad ou de la Natividad, c'est-à-dire de la Nativité, ce qui était une allusion au jour de Noël qui, comme nous venons de le dire, était celui de son naufrage, et en même temps une action de grâces à la Providence, pour avoir permis qu'en ce fatal événement aucune personne de son équipage n'eût péri.
Dans le nombre des hommes qui avaient demandé à rester dans l'île, Colomb en choisit trente-neuf qu'il plaça sous les ordres de Diego de Arana, officier civil et capitaine d'armes de la Santa-Maria; en cas de décès, Pedro de Guttierez devait lui succéder; après lui venait en rang Rodrigo de Escobido. Il serait superflu de chercher à décrire avec quel serrement de cœur Colomb pensa à se séparer de don Pedro de Guttierez à qui il s'était vivement attaché; mais le caractère chevaleresque de ce noble espagnol lui faisait rechercher avidement toutes les occasions où il y avait du danger ou de la gloire à acquérir; aussi, se confiant à la bonté divine et en un retour prochain du grand-amiral, il l'avait instamment prié de le laisser sous les ordres de Diego de Arana. Les instructions expresses que laissa Colomb aux défenseurs de la forteresse furent d'être subordonnés envers leurs chefs, respectueux pour Guacanagari, circonspects et affectueux à l'égard des naturels et, surtout, unis entre eux, parce que, en cas de dissidence avec les insulaires, leur principale force consisterait dans leur union; il ajouta ensuite qu'il les engageait à chercher prudemment à prendre connaissance du pays, à s'informer de ses productions, de ses mines s'il y en avait, et à établir des relations amicales avec les voisins de la localité.
Avant son départ, Colomb crut convenable de déployer tout le fracas d'un appareil militaire, car il s'était convaincu que rien ne pouvait plus émouvoir ces peuples ni les mieux disposer. Des escarmouches, des combats simulés eurent encore lieu; on mit en jeu les lances, les boucliers, les épées, les arcs, les armes à feu; et quand tous les canons de la tour tirèrent, et que la forteresse fut enveloppée par la fumée de la poudre, quand les forêts retentirent de ce bruit inusité, les naturels demeurèrent comme pétrifiés de respect et d'admiration.
Au moment des adieux, Guacanagari fut vu répandant des larmes de chagrin; son cœur paraissait avoir été complètement gagné par la puissance surhumaine qu'il attribuait à Colomb non moins que par sa bienveillance et son air de dignité naturelle, et il témoigna toutes sortes de regrets. Les adieux furent encore plus tristes quand les marins qui partaient embrassèrent ceux qui restaient dans l'île et dont les résolutions parurent un moment chanceler. Colomb tint longtemps pressé contre sa poitrine Diego de Arana et surtout don Pedro de Guttierez, qui s'était accoutumé à voir un second père en Christophe Colomb; enfin, il fallut se séparer; et si l'on était destiné à ne plus se revoir, il était difficile de prévoir si la cause en serait dans les chances hasardeuses de la navigation sur un navire comme la Niña, d'un côté; ou de l'autre, dans les périls qui pourraient accompagner un établissement certainement assez précaire sur un sol étranger et parmi des hommes presque encore inconnus.
Une remarque essentielle à faire, c'est que l'expédition était arrivée à San-Salvador à peu près à la mi-octobre, et que c'est l'époque où finit la saison de quatre mois que dure l'hivernage dans ces contrées. Or, par le mot hivernage, on entend la période pendant laquelle règnent, aux Antilles, les pluies, les vents variables, les calmes, les chaleurs étouffantes, les orages et, quelquefois, ces ouragans terribles dont nous n'avons pas d'idée dans nos climats, qui renversent les maisons, déracinent les arbres, détruisent les récoltes pendantes, et font courir les plus grands dangers aux navires qui se trouvent dans leur rayon d'action, mais plus, peut-être, à ceux qui sont mouillés sur les rades qu'à ceux qui sont surpris en mer par ces fléaux destructeurs. Tout le reste de l'année offre une série de jours ravissants par la pureté du ciel ainsi que par l'agrément de la température; les vents alizés reprennent un empire non interrompu au large des îles, et avec eux la navigation devient généralement douce: près de celles qui ont quelque étendue, elle est encore plus facile par les alternatives des brises de terre et du large qui soufflent, les premières pendant la nuit, les secondes après le lever du soleil.
Ce fut dans ces dernières circonstances que les caravelles avaient eu à faire leurs explorations; Colomb qui ne vit jamais, pendant son séjour, que les temps les plus propres à seconder ses desseins, put donc croire qu'il en était constamment ainsi, et que ces parages étaient perpétuellement sous les mêmes influences; aussi, en quittant la Navidad, pensa-t-il d'abord à prolonger la côte Nord d'Hispaniola vers l'Est pour en constater l'étendue, ensuite à louvoyer, s'il le fallait, dans les vents alizés, pour regagner à peu près le méridien des Açores.
Certes, de nos jours ou avec nos bâtiments, une semblable idée n'aurait pas la moindre apparence de rationalité, puisqu'on sait qu'en gouvernant vers le Nord dès le départ d'Haïti, on arrive assez promptement au delà du tropique, où l'on trouve bientôt la région des vents variables qui donnent des chances favorables, malgré le détour que l'on fait, d'arriver assez rapidement aux atterrages de l'Europe; mais Colomb ne pouvait pas avoir l'expérience des brises le plus communément régnantes, soit au Nord, soit au Sud du tropique, et la route qu'il se décida à prendre et qui a été critiquée, était pourtant la meilleure à laquelle il pût songer: d'ailleurs, il faut réfléchir que la Niña était un navire de très-petite dimension et non ponté dans sa partie centrale; or, le grand-amiral devait espérer que les mers intertropicales seraient beaucoup plus favorables à la navigation de ce petit bâtiment, et lui feraient courir infiniment moins de risques que celles des latitudes plus élevées, s'il allait les chercher en partant.
Au surplus, il eut fort à s'applaudir de la détermination qu'il avait prise; en effet, le troisième jour après son départ, la vigie cria: navire! Le bâtiment aperçu qui, de son côté, venait d'avoir connaissance de la Niña changea aussitôt de route et se dirigea vers elle. C'était la Pinta qui se couvrit de voiles pour que la jonction eût lieu plus tôt; les marins de la Niña, en revoyant ce navire, ressentirent un moment de bonheur comparable, peut-être, à celui qu'ils avaient éprouvé, lorsque la terre de San-Salvador fut découverte par eux.
Alonzo Pinzon, appelé à bord du grand-amiral par un signal, s'y rendit immédiatement; il chercha à excuser sa séparation, en alléguant un grain tombé à son bord qui lui avait apporté un violent vent contraire, et en faisant valoir l'obscurité de la nuit. Colomb l'écouta avec une froideur glaciale, il évita de rien lui dire qui pût réveiller ses ressentiments, et il le quitta en lui donnant, par écrit, l'ordre positif de ne jamais le perdre de vue.
Cependant les canotiers de la Pinta avaient parlé, et Christophe Colomb apprit bientôt, par son ami le docteur Garcia Fernandez, qu'Alonzo s'était éloigné de lui avec préméditation, et que, guidé par des naturels qu'il avait à son bord, il était allé à la recherche d'une partie de l'île où il devait trouver beaucoup d'or: là, il en avait effectivement recueilli une assez grande quantité; comme capitaine, il en avait gardé une moitié, et il avait abandonné l'autre à son équipage; finalement, en appareillant, il avait emmené, par force, quatre Haïtiens et deux Haïtiennes avec l'intention avouée de les vendre à son profit, en arrivant en Espagne.