Parmi ces Caraïbes, il y avait quelques femmes également captives. Une d'elles, que les Espagnols remarquaient pour sa beauté et à qui ils avaient donné le nom de Catalina, frappa extraordinairement les regards de Guacanagari; il lui parla avec beaucoup de douceur et parut prendre du plaisir à cette conversation.
Une collation fut servie; Colomb, malgré le vif chagrin qu'il ressentait du sort de la garnison et de la mort du chevaleresque Guttierez à qui il s'était tendrement attaché lors de son premier voyage, Colomb, disons-nous, voulant chercher à regagner la confiance entière de Guacanagari, fit les honneurs de cette collation avec une affabilité extrême; mais tout fut inutile; le cacique se montra complètement mal à son aise. Le père Boyle, qui l'observait d'un œil scrutateur, le jugea coupable d'un grand attentat contre la garnison et il conseilla au vice-roi, puisqu'il l'avait à bord dans sa dépendance, de l'arrêter et de le garder comme prisonnier. Colomb ne disconvint pas que la conduite de Guacanagari ne fût suspecte; mais sa grande âme s'indigna à la pensée de se venger, par l'emploi de moyens perfides, d'un homme venu sous la garantie d'une invitation, lors même que sa culpabilité serait avérée; il répondit qu'un semblable conseil était contraire d'abord à la bonne foi, ensuite aux règles d'une saine politique. Guacanagari ne put s'empêcher de remarquer qu'à l'exception du grand-amiral, tout le monde à bord le regardait d'un air soupçonneux; aussi s'empressa-t-il de prendre congé et de retourner à terre.
Le jour suivant, une grande agitation parut régner sur le rivage parmi les Indiens. Le frère de Guacanagari vint cependant à bord du grand-amiral, portant plusieurs bijoux du pays dont il se défit en échange de divers articles européens. En parcourant le bâtiment, il eut l'occasion de voir les prisonniers caraïbes et de leur parler, principalement à Catalina. Il quitta le navire assez tard, ne témoignant ni empressement ni inquiétude.
Toutefois, il paraît que, sans que personne du bord s'en doutât, il avait remis un message à la belle insulaire, car à minuit elle réveilla ses compagnes avec précaution, et leur proposa de se jeter à la nage pour gagner le sol haïtien où elle les assura qu'elles seraient bien accueillies. La distance du bâtiment à terre était de trois milles; mais leur habitude de se tenir dans l'eau même avec un mauvais temps, les empêcha de trouver ce trajet trop long; elles acceptèrent donc la proposition, se laissèrent glisser à la mer et nagèrent bravement. Elles furent cependant aperçues par les sentinelles; l'éveil fut donné, on arma aussitôt un canot et l'on se mit à leur poursuite dans la direction d'un feu allumé à terre que l'on supposa être le but qui leur était indiqué. Les agiles Caraïbes, semblables aux nymphes des eaux, paraissaient voler sur la surface de la mer; elles atteignirent la côte un peu avant l'embarcation, mais à terre, elles furent moins heureuses; quatre d'entre elles furent reprises par les marins qui les poursuivirent et qui les ramenèrent à bord; de ce nombre n'était pas la séduisante Catalina, qui, tombant dans les bras de l'amoureux cacique venu sur la plage pour la recevoir et fuyant avec cette proie qu'il avait tant convoitée, la ravit à la recherche des Européens. Guacanagari disparut donc avec sa jeune beauté; il fit emporter en même temps tous les objets ou effets qui étaient dans sa case, et il se retira dans l'intérieur. Cette sorte de désertion ajouta une force nouvelle aux soupçons déjà conçus sur sa bonne foi, et il fut généralement accusé d'avoir été le destructeur principal de la garnison qui excitait tant de regrets.
Colomb abandonna alors l'idée que des circonstances forcées lui avaient suggérée, d'établir une colonie en cet endroit, d'autant qu'après plus mûr examen il put observer que le lieu était bas, humide et qu'il manquait de pierres propres à bâtir des maisons ou à élever des édifices. Il chercha donc un autre point qui fût plus favorablement situé, et il arrêta ses résolutions sur le terrain avoisinant un port, à dix lieues dans l'Est de Monte-Christi, protégé d'un côté par un rempart de rochers, de l'autre par une forêt séculaire, ayant une belle plaine entre les deux, et arrosée par deux rivières. D'ailleurs, ce terrain n'était pas éloigné des montagnes de Cibao, renommées, comme on peut se le rappeler, par les mines d'or qu'elles contenaient.
Les troupes furent débarquées ainsi que le personnel destiné pour cette colonie; les provisions, les armes, les munitions, le bétail le furent aussi. Un camp fut formé sur la lisière de la plaine autour d'une nappe d'eau; le plan d'une ville fut tracé et l'on commença à bâtir des maisons. Les édifices publics, tels qu'une église, un vaste magasin, une résidence pour le vice-roi furent construits en pierres; les maisons aussi bien que les servitudes le furent en bois, en roseaux, en plâtre ou ciment et tels autres matériaux qu'il était facile de se procurer. La ville nouvellement fondée, qui fut la première ville chrétienne élevée sur le sol du Nouveau Monde, reçut le nom sympathique d'Isabella, en l'honneur de la gracieuse et magnanime souveraine dont les bontés avaient fait une si vive et si respectueuse impression dans l'âme reconnaissante de Christophe Colomb.
Chacun d'abord s'était mis à l'œuvre avec autant de bonne volonté que d'ardeur; mais des maladies, dues à l'action d'un climat à la fois chaud et humide sur des corps accoutumés à vivre dans un pays sec et cultivé, ne tardèrent pas à se déclarer. Les pénibles travaux de la construction des maisons et, tout à la fois, de la culture du sol fatiguèrent extrêmement des hommes pour la plupart peu exercés à ce genre de vie et qui avaient besoin de repos et de distractions; enfin, les maladies de l'esprit se joignirent à celles du corps.
Il n'était pas étonnant, en effet, qu'il en fût ainsi de personnes qui, pour la plupart, même parmi les ouvriers ou les artisans, s'étaient embarquées n'ayant devant l'esprit que la perspective de richesses promptement amassées, de gloire à acquérir et de fortunes aussi brillantes que faciles. Quand, au lieu de ces rêves souriants, on se voyait entouré de forêts peu praticables, soumis à des chaleurs inaccoutumées, condamné à un rude labeur ne fût-ce que pour obtenir sa subsistance, et que, d'ailleurs, l'or qui avait enflammé tant d'imaginations ne pouvait être recueilli qu'en petites quantités et avec beaucoup de peine, la nature des choses voulait que la tristesse et le découragement en fussent les conséquences. Toute colonisation est toujours une œuvre longue, épineuse, même pour les peuples qui y ont le plus d'aptitude, et encore n'est-il peut-être donné de s'approprier un pays, vite et bien, qu'aux hommes qui fuient une persécution ou qui veulent se soustraire à une misère à laquelle ils ne voient pas d'autre remède, aux condamnés par la justice qui sont déportés ou qui sont expatriés, à ceux, enfin, qui s'adonnent à cette colonisation sous l'influence d'une cause forcée ou déterminante. Mais celui qui part de chez lui, y ayant l'aisance, le travail, le contentement, sera toujours un mauvais colon; le premier sentiment auquel il se livrera après quelques légères épreuves, sera le regret du sol natal et le désir extrême d'y retourner.
Colomb, lui-même, malgré la fermeté de son caractère, malgré l'énergie dont son âme était trempée, fut atteint par la maladie, et, pendant quelques semaines, il se vit forcé de garder constamment le lit; mais sa présence d'esprit ne l'abandonna pas, il ne cessa pas un seul instant de donner ses ordres pour la construction de la ville et pour la direction des affaires de la flotte.
Les débarquements qui avaient eu lieu rendaient plusieurs navires inutiles. Cependant, le grand-amiral ne voulait pas les faire partir pour l'Espagne sans qu'ils rapportassent au moins des espérances: la mort de la garnison avait détruit celles qu'il avait conçues de trouver dans la forteresse de l'or à renvoyer en Europe, et il savait que, de toutes choses, ce seraient les échantillons qui seraient le plus agréables; il voulut donc, avant le départ de ces navires, faire quelque acte, entreprendre quelque excursion qui soutiendrait la réputation de ses découvertes, qui justifierait les magnifiques descriptions qu'il en avait faites. Voici le parti auquel il s'arrêta: la région des mines n'était éloignée d'Isabella que de trois ou quatre journées de marche, et malgré la réputation de courage et d'audace de Caonabo, cacique de cette partie du pays, il résolut d'y envoyer une expédition. Si le résultat correspondait aux renseignements que les indigènes avaient donnés, il pouvait, en toute confiance, renvoyer une partie de la flotte, puisque la nouvelle de la découverte des mines d'or des montagnes de Cibao suffirait pour la faire bien accueillir. Le choix du commandant de cette entreprise difficile et aventureuse tomba naturellement sur Ojeda qui accepta cette mission avec ravissement.