Il partit à la tête d'un détachement de jeunes cavaliers de bonne volonté et parfaitement disposés à le seconder, il traversa le premier rang des montagnes, et il arriva dans une vaste plaine où se trouvaient plusieurs villages dont les habitants exercèrent envers lui et ses compagnons l'hospitalité la plus cordiale. Après avoir séjourné quelque temps dans cette vallée et s'y être fait beaucoup d'amis par leurs manières prévenantes, les Espagnols continuèrent leur route guidés par des Indiens des villages qu'ils venaient de quitter, traversèrent un assez grand nombre de rivières, la plupart à la nage, et parvinrent enfin à atteindre le pied des montagnes de Cibao.

Leur attente ne fut ni déçue ni longue à se réaliser; ils reconnurent tout d'abord les signes d'une grande richesse métallique. Le lit des torrents des montagnes était parsemé de parcelles d'or qui brillaient de tous côtés; les pierres et les roches en étaient émaillées et incrustées jusqu'à leur partie centrale, comme si, dans un travail volcanique, le métal et le roc, confondus ensemble et lancés à la surface de la terre par une violente secousse, n'avaient plus pu se séparer et s'étaient condensés ensemble. En quelques endroits gisaient des morceaux d'or pur, de volumes assez considérables, parmi lesquels Ojeda en découvrit un qui pesait neuf onces.

Ces points étant bien constatés, le détachement retourna à Isabella, portant des preuves évidentes du succès de ses recherches. Un jeune Espagnol, nommé Garvolan, que le vice-roi avait envoyé avec quelques hommes dans une autre direction et en même temps qu'Ojeda, rapporta les mêmes faits ainsi que les mêmes espérances. Le vice-roi, satisfait de ces preuves, expédia dès lors, sans plus tarder, douze de ses bâtiments sous les ordres d'Antonio de Torras, l'un des principaux officiers de la flotte, et n'en garda que cinq pour le service de la colonie. Aux échantillons de l'or trouvé, il ajouta des fruits, des plantes, des graines d'espèces précieuses ou inconnues en Europe, donna un détail des épices de sortes diverses qui croissaient spontanément dans l'île, fit remarquer le développement que la canne à sucre acquérait en ce pays, et il envoya, en même temps, ses prisonniers caraïbes, pour qu'ils fussent instruits dans la langue espagnole et initiés aux principes de la religion chrétienne, afin qu'ils pussent, dans la suite, servir d'interprètes, et contribuer à la propagation de la foi qu'il regardait comme le meilleur moyen de civilisation. On sait quel est le parti que, récemment, les Anglais ont tiré de cette idée, et combien leur commerce et la culture des terres de l'Océanie sont redevables au zèle de leurs missionnaires. Colomb n'oublia pas, enfin, de demander des vivres et des approvisionnements, alléguant, avec beaucoup de raison, que ce qu'il en possédait serait bientôt épuisé, et qu'il serait fatal à la santé des hommes sous ses ordres, d'être obligés de se nourrir entièrement avec les productions de l'île.

Mais, au milieu d'indications utiles, Colomb, qui craignait qu'une colonie qui demandait beaucoup, et qui encore ne rapportait rien en réalité, ne fût considérée comme une charge trop pesante, eut la malheureuse pensée de proposer, pour indemniser la métropole des dépenses qu'elle avait faites et qu'elle allait être obligée de faire, que les naturels féroces des îles Caraïbes, qui étaient les ennemis déclarés de la paix des autres îles, pussent être capturés et vendus comme esclaves ou donnés à des négociants, en échange de provisions pour la colonie; il colora même cette proposition de l'avantage qu'il y aurait, pour ces cannibales païens, de pouvoir gagner ainsi le ciel par l'instruction religieuse qu'ils seraient en mesure d'acquérir dans leur nouvelle condition. Quoique les Espagnols et d'autres peuples européens aient, plus tard, commis, dans ces pays, des infractions bien plus blâmables à la morale et à l'humanité, cependant cette proposition de Colomb a lieu d'étonner, car sa philanthropie et la rectitude de son esprit ne permettent pas de comprendre comment il put se laisser aller à la formuler: on ne peut la mettre sur le compte que de la crainte où il était de voir sa colonie négligée ou abandonnée par suite des frais qu'elle devrait occasionner. Quoi qu'il en soit, la magnanime Isabelle, qui se montra toujours la protectrice bienveillante des Indiens, ordonna que des secours fussent envoyés à Colomb, mais que la liberté des Caraïbes fût respectée.

Lorsque Antonio de Torras fut arrivé en Espagne, quoiqu'il n'apportât pas d'or, cependant les nouvelles qu'il y donna furent très-favorablement accueillies, et ce fut à peine si les petits calculs des esprits médiocres purent se produire. Il y avait, en effet, quelque chose de vraiment grand à penser qu'on allait entrer en connaissance de plus en plus prononcée avec de nouvelles races d'hommes, de nouvelles espèces d'animaux, d'une quantité considérable de plantes jusqu'alors inconnues, qu'on allait bâtir des villes, fonder des colonies, et jeter le germe des lumières dans ces pays sauvages et si beaux. Les savants pensaient à l'extension qu'en devraient prendre les connaissances humaines; et les littérateurs, se repaissant des rêves de leur imagination, croyaient être sur le point de voir se réaliser, de nouveau, les temps poétiques de Saturne, de Cérès, de Triptolème, voyageant en ces contrées, y répandant les inventions des hommes, et renouvelant les entreprises renommées des Phéniciens.

Pendant que l'Espagne saluait ainsi l'aurore de cet avenir, les murmures et la sédition se faisaient jour parmi les colons d'Isabella. Désappointés, dégoûtés, malades, tout ce qui les entourait leur semblait un désert, et ils ne pensaient plus qu'à retourner en Espagne. Un nommé Firmin Cado, qui s'était donné comme essayeur de métaux, mais ignorant, obstiné et d'un esprit captieux, se fit remarquer au nombre des mécontents; il prétendit, d'ailleurs, qu'il n'y avait que fort peu d'or dans l'île, et que ce qu'on en avait vu provenait de l'accumulation qui en avait été faite pendant des siècles, de génération en génération. Une conspiration fut même ourdie par Bernal Diaz de Pisa, contrôleur de la flotte, et il n'était question de rien moins que de profiter de l'état de souffrance où était encore le vice-roi et de s'emparer des bâtiments pour retourner en Espagne: là, leur plan consistait à se faire absoudre, en taxant Colomb de déceptions et de palpables exagérations.

On pense bien que Colomb connaissait trop les hommes et se trouvait dans une position trop exceptionnelle pour ne s'être pas ménagé des intelligences parmi ses subordonnés. Dès qu'il fut informé que le complot existait effectivement, il agit avec la résolution qu'il montrait toujours dans les grandes occasions, il fit arrêter les principaux moteurs, et il fit emprisonner Bernal Diaz à bord d'un des navires pour être envoyé en Espagne par la première occasion afin d'y être jugé. Quelques autres, moins compromis, furent punis mais avec indulgence, car le vice-roi ne voulait se montrer sévère que pour réprimer et que pour empêcher le retour de semblables méfaits. Comme ce fut le premier acte de rigueur exercé dans le gouvernement du vice-roi, et qu'un grand nombre d'Espagnols auraient désiré la réussite de la conspiration, il y eut d'abord quelques clameurs contre Colomb, et l'on paraissait se croire fort vis-à-vis de lui, parce que, étant étranger, on pensait qu'il aurait moins d'appui dans la métropole que ses opposants dont plusieurs appartenaient à de puissantes familles; mais la justice était évidemment de son côté et les esprits se calmèrent. Toutefois, ce n'était pas assez pour le vice-roi qui pensa qu'afin de couper le mal dans sa racine, il fallait opérer une diversion tranchée dans les esprits; c'est ce qu'il fit en annonçant son projet de faire lui-même et avec une grande partie des colons, une autre expédition sur une échelle plus considérable, dans l'intérieur d'Hispaniola.

Il laissa donc le commandement d'Isabella à son frère Diego, et il se mit en route, le 12 mars 1494, emmenant avec lui les hommes valides dont il put disposer et sa cavalerie entière. Tous étaient parfaitement armés; les cultivateurs, les ouvriers, les mineurs furent aussi de l'expédition qui était suivie par une multitude d'Indiens. Après avoir traversé la plaine et les deux rivières, Colomb se trouva au pied d'un sentier difficultueux qui conduisait à travers les montagnes. De ce sentier il fallait former une sorte de route: les travailleurs, encouragés, aidés même par les jeunes cavaliers qui étaient encore remplis d'ardeur, parvinrent, après bien des travaux, à rendre ce chemin praticable; ce fut le premier qui fut exécuté par les Européens dans le Nouveau Monde; en commémoration de cet événement, comme aussi pour rendre un juste hommage au zèle de ces jeunes cavaliers, la route fut nommée Puerto de los Hidalgos, c'est-à-dire Passage des Gentilshommes.

Le jour suivant, ce petit corps d'armée arriva à la gorge de la montagne qui débouchait dans l'intérieur; on eut de là un coup d'œil admirable: au bas était une plaine délicieuse, émaillée de toutes les richesses de la végétation tropicale. Une imposante forêt en ornait une partie; on y remarquait des palmiers d'une hauteur inouïe et des arbres d'acajou étendant au loin leurs longues branches chargées d'un épais feuillage; des ruisseaux serpentaient au milieu de cette plaine dont ils entretenaient la fraîcheur tout en fournissant une eau abondante aux villages au pied desquels ils passaient. On voyait aussi des colonnes de fumée s'élever du milieu de la forêt, indiquant par là que d'autres villages y existaient. La vue se portait ainsi jusqu'aux extrémités d'un horizon éloigné, où le ciel et la terre semblaient se confondre dans une même nuance d'un rose mêlé de bleu de la plus belle douceur. Les Espagnols demeurèrent longtemps en extase, contemplant cette scène ravissante qui réalisait à leurs yeux l'idée du paradis terrestre; frappé de sa splendide étendue, le vice-roi lui donna le nom de Vega-Real (Plaine-Royale).

Le corps d'armée, dont les armes brillaient au loin en étincelant aux rayons du soleil, pénétra dans cette plaine au bruit de ses instruments guerriers qui faisaient entendre les fanfares les plus retentissantes. Quand les Indiens virent ces guerriers, leurs chevaux, leurs bannières déployées, et que les échos répétèrent les sons mâles de leurs trompettes, de leurs tambours, ils furent saisis d'étonnement et s'enfuirent dans leurs bois; mais rappelés amicalement et poussés par la curiosité, ils revinrent et se familiarisèrent bientôt avec les Européens qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer. Les cavaliers surtout firent sur eux une forte impression; ils croyaient que le cheval et l'homme ne formaient qu'un seul être, et rien ne peut égaler leur surprise quand ils les virent se séparer et se réunir à volonté. Alors ils se hâtèrent d'apporter des provisions en abondance, ils trouvèrent même fort étrange qu'on leur donnât une récompense ou un salaire en échange, car ils avaient cru ne faire que remplir strictement les devoirs de l'hospitalité.