En comparant les cavaliers espagnols à des centaures, et en croyant qu'ils ne faisaient qu'un avec leurs chevaux, les Haïtiens eurent une idée qui s'est renouvelée depuis, mais sur un sujet burlesque: ce fut lorsque l'illustre Cook visita les îles de l'Océanie; dans une d'entre elles, un officier de sa suite qui était chauve et qui portait une perruque, s'en débarrassa un moment pour essuyer avec son mouchoir la transpiration qui inondait sa tête. Les Indiens présents jetèrent alors un cri d'étonnement extrême, croyant que c'était la propre chevelure de l'officier qui se détachait ainsi tout entière à volonté, et que celle de tous les Européens avait la même propriété.
Le corps d'armée prit sa route par la plaine, traversa deux rivières dont l'une fut nommée Rivière des Roseaux, l'autre Rivière Verte, et après plusieurs jours de marche, il arriva au pied d'une chaîne de montagnes très-arides qui contrastaient singulièrement avec les pays fertiles qu'il venait de parcourir, comme si la nature s'était plu à établir des contrastes en regard les uns des autres, comme également si elle avait cherché à donner à ces montagnes l'extérieur de la misère, tandis qu'elles recélaient dans leur sein de riches mines d'or: c'étaient réellement les montagnes si vantées de Cibao dont le nom signifiait pierre, mais où il fut facile de trouver des parcelles nombreuses du métal désiré. Colomb y chercha un emplacement convenable pour y élever un fort; dès qu'il l'eut trouvé, le fort fut bientôt bâti, et il en donna le commandement à un jeune Catalan de l'ordre de Santiago, nommé don Pedro-Marguerite.
«Seigneur vice-roi, lui dit ce gentilhomme, je m'incline respectueusement devant votre volonté, mais il me reste à savoir quel est le nom que Votre Altesse veut que porte ce fort?
«Don Pedro, lui dit le vice-roi en souriant, je n'y avais vraiment pas pensé, et je vous remercie de l'observation; puis il ajouta finement: Vous avez sous vos ordres plusieurs hommes qui ont partagé l'opinion de Firmin Cado, et qui, comme l'apôtre saint Thomas, ne veulent croire qu'à bon escient; eh bien! le fort que vous commandez s'appellera le fort Saint-Thomas.»
Pendant cette construction, un jeune cavalier de Madrid, nommé Jean de Luxan, alla explorer les environs; il revint avec les assurances les plus formelles de productions aurifères, végétales et forestières dont le pays abondait.
Les Indiens des villages voisins accoururent à Saint-Thomas, où ils apportaient de l'or pour faire des échanges. Un d'eux se trouva parfaitement satisfait de recevoir un grelot de faucon pour deux morceaux d'or pesant ensemble une once; on assura le vice-roi qu'il y en avait un peu plus loin d'aussi gros qu'une orange et même que des têtes d'enfant.
Colomb, après avoir bien approvisionné le fort où il laissa cinquante-six hommes pour le défendre, commença à effectuer son retour à Isabella; mais il procéda lentement, parce qu'il s'occupait, chemin faisant, de la route qui devait joindre le fort à la colonie.
Le vice-roi avait à peine mis le pied à Isabella, qu'un messager de don Pedro-Marguerite lui apporta la nouvelle que les Indiens du voisinage avaient tous abandonné leurs villages sur un ordre formel de Caonabo qui, ayant eu connaissance de l'établissement formé à Saint-Thomas, et en craignant les conséquences pour son pouvoir, avait annoncé son dessein de détruire le fort ainsi que la garnison. Le grand-amiral envoya aussitôt un renfort de vingt hommes à don Pedro, et il expédia trente ouvriers pour achever d'ouvrir des communications faciles entre Isabella et Saint-Thomas. Tant de marches et de travaux joints à l'action d'un climat dissolvant, à la pénurie des provisions et au peu de ressources médicales, tout augmenta les maladies qui atteignirent les Européens; le vice-roi donnant aussitôt l'exemple, se réduisit et réduisit chacun dans la ration accoutumée des vivres européens; il y eut alors de longs murmures, parmi lesquels on ne peut, sans indignation, citer ceux d'hommes élevés par leur position, entre autres du moine bénédictin Boyle, qui se montra fort irrité que lui et les gens de sa maison fussent soumis à une règle que le vice-roi s'était cependant imposée.
Il était devenu nécessaire de construire un moulin pour moudre le grain: les ouvriers étant malades, il fallut bien que Colomb fît exécuter ce travail par les personnes valides, quel que fût leur rang. Plusieurs gentilshommes voulurent s'y refuser; quand des moyens coercitifs furent employés, ils dirent audacieusement qu'ils n'étaient pas faits pour être ainsi menés par un intrigant étranger qui, pour son élévation, ne reculait pas devant l'idée de porter atteinte à la dignité de la noblesse espagnole, et outrageait ainsi la nation dans son honneur.
On ne peut se dissimuler que le sort de cette jeune noblesse, accoutumée à toutes les douceurs de la vie civilisée de l'Espagne et dépourvue en ce moment des consolations et des aises du toit paternel, ne fût très à plaindre. Le pays, au premier coup d'œil et examiné à travers les espérances de l'avenir, était, il est vrai, fort séduisant; mais on ne savait pas alors que le travail manuel en plein air y est souvent fatal aux Européens, et l'on ne connaissait pas encore les ardeurs de la chaleur qu'on devait y ressentir pendant les mois où le soleil allait darder ses rayons d'aplomb sur le sol.