Tel était l'état critique de l'établissement européen lors du retour du vice-roi; Guacanagari se rendit auprès de lui dès qu'il eut été informé de son arrivée, car son cœur était reconnaissant de l'indulgence que Colomb lui avait témoignée lors de sa visite à bord de la Santa-Clara où il s'était fort bien aperçu que tout le monde était exaspéré contre lui, et qu'on avait engagé le grand-amiral à se saisir de sa personne. Dans sa nouvelle entrevue avec Colomb, il chercha à dissiper tous les anciens nuages; et, soit que sa conduite ait été précédemment coupable ou non, soit qu'il crût dans ses intérêts de ne pas se liguer avec Caonabo, il révéla les confidences intimes qu'il avait reçues de lui, et il s'offrit à conduire ses sujets dans les rangs des Espagnols et à combattre avec eux. Le vice-roi parut convaincu de sa bonne foi; ce n'était pas le moment de réveiller d'anciens griefs et il accepta ses offres, mais avec la pensée de s'assurer de leur sincérité.

Colomb, dont la santé se rétablissait peu à peu, considérait alors la confédération des caciques comme ayant peu de consistance à cause de leur inexpérience des choses de la guerre ou de la politique; il était d'ailleurs trop faible pour entrer résolument en campagne lui-même; Diego étant peu militaire de sa personne, il ne pouvait penser à lui donner le commandement des troupes; quant à Barthélemy, il était trop récemment arrivé, trop peu connu et trop jalousé, pour qu'il lui confiât un poste aussi important. Cependant, il le nomma Adelantado, c'est-à-dire lieutenant-gouverneur, afin d'avoir une occasion de le mettre parfois en évidence.

Ne pouvant donc attaquer les Indiens de front et avec une vigueur spontanée, il s'attacha à les prendre en détail. Il commença par envoyer des secours au fort Sainte-Madeleine; il fit poursuivre Guatiguana qui avait incendié la maison contenant quarante Espagnols malades, et il ordonna que son pays fût ravagé. Plusieurs des guerriers de ce petit chef furent tués, mais il se déroba à la vengeance des Européens par une prompte fuite. Comme il était tributaire de Guarionex, souverain de cette portion de la Plaine Royale, on expliqua à celui-ci que ce n'était pas à sa puissance ni à lui qu'on en voulait, mais qu'il s'agissait seulement de venger un horrible attentat. Guarionex était un homme paisible qui ne demandait pas mieux que d'avoir un prétexte honnête de rester neutre; le vice-roi, pour le maintenir dans cette disposition favorable, négocia, avec l'habileté qui lui était particulière, le mariage d'une des filles de ce même cacique avec l'insulaire de San-Salvador qui avait été baptisé en Espagne sous le nom de Diego, et qui, dévoué au grand-amiral, avait renoncé à retourner dans son île pour rester avec les Espagnols. Par suite de ce mariage, Colomb obtint de Guarionex son assentiment pour bâtir, au milieu de ses domaines, une forteresse qui reçut le nom de la Conception.

Ce succès partiel et quelques autres prouvèrent combien la présence d'un homme peut contribuer à l'amélioration d'affaires chancelantes, et avec quelle énergie mêlée de prudence, le vice-roi réparait les fautes commises pendant son voyage; mais le but essentiel n'était pas atteint, car tant que Caonabo aurait le pouvoir de nuire à la colonie, il n'y avait à espérer aucune sécurité. Colomb était fort préoccupé de cette idée, lorsque s'en entretenant avec Ojeda qu'il avait mandé auprès de lui, ce jeune et vaillant guerrier aborda le cœur même de la question, et, allant droit au but, lui dit qu'il ne demandait que dix hommes déterminés, choisis de sa main, et qu'il s'engageait, sous serment fait à sa patronne, la vierge Marie, d'amener le cacique, soit de gré, soit captif, à la ville d'Isabella, mais qu'il demandait carte blanche en tout et pour tout.

«Je vous donne toute latitude, lui répondit Colomb ravi de cette proposition inattendue, parce que je sais que vous êtes un homme d'honneur, et que si vous connaissez les lois et les ruses de la guerre, vous savez aussi qu'il ne faut pas compromettre la réputation de votre chef, et que vous ne devez, même envers un ennemi aussi perfide que Caonabo, prendre, soit en mon nom, soit au vôtre, aucun engagement que ni vous ni moi ne puissions tenir.»

Et puis, sur un geste d'assentiment d'Ojeda, il ajouta, comme en se parlant à lui-même: «Heureux les hommes qui se sentent en eux assez de résolution, de confiance et d'habileté, pour faire réussir d'aussi périlleuses entreprises; et plus heureux encore les chefs lorsqu'ils ont de tels hommes pour les seconder!»

Ojeda fut on ne peut plus sensible à un compliment aussi flatteur, et il dit en s'inclinant avec une respectueuse reconnaissance:

«Seigneur vice-roi, nul, plus que Votre Altesse, n'a le droit de parler de résolution, de noble confiance en soi et d'habileté; aussi, quoi que je puisse faire, je resterai toujours fort au-dessous des nobles exemples que vous en avez donnés à l'univers, et dont tous les jours nous sommes les témoins!»

Ojeda partit avec dix cavaliers bien montés; après un trajet de 60 lieues, il se montra, sans crainte, au milieu d'un gros village où résidait le cacique, et il l'aborda en lui disant qu'il venait traiter avec lui d'une affaire fort importante. L'agilité, l'air ouvert, la force musculaire d'Ojeda, son adresse dans tous les exercices charmèrent Caonabo qui se sentit disposé à l'écouter favorablement. Notre jeune guerrier désirait l'emmener à Isabella; il employa toute son éloquence pour y parvenir, lui disant que s'il y allait de bonne grâce, il trouverait le vice-roi très-disposé à faire avec lui un traité qui lui serait fort avantageux. Ces moyens oratoires ne réussissant pas, Ojeda lui parla de la cloche de la chapelle espagnole qui faisait l'admiration de tous les insulaires. Quand elle sonnait pour la messe ou pour les vêpres, les Haïtiens avaient remarqué que les Européens accouraient vers la chapelle, ou si c'était pour l'Angélus, qu'ils s'arrêtaient sur le champ, interrompaient leurs travaux, ôtaient leurs chapeaux, et priaient. Ils s'imaginaient que cette cloche avait un pouvoir mystérieux, ils ne se lassaient pas de l'écouter, ils admiraient comme le bruit de ses battements traversait l'espace et résonnait majestueusement dans les forêts voisines; ils croyaient enfin qu'elle venait du Turey ou du ciel, qu'elle avait le don de parler aux hommes, de s'en faire obéir; et lorsque Ojeda eut dit à Caonabo qu'elle serait le prix du traité, celui-ci qui en avait fort entendu vanter les merveilles, ne put résister à la tentation de la posséder, et il se montra décidé à partir.

Le jour fut fixé; mais Ojeda fut très-surpris de voir une armée d'Indiens se présenter pour accompagner Caonabo; aussi fit-il l'observation que c'était beaucoup d'appareil pour une visite purement amicale. Le cacique répondit qu'un prince comme lui ne pouvait pas faire moins pour sa dignité et pour les convenances. Ojeda craignit quelque sinistre projet; pour déjouer les intentions présumées de Caonabo contre lui ou contre la colonie d'Isabella, il eut recours à un stratagème qui paraît ressembler à une fable, mais qui est rapporté par tous les historiens contemporains, et qui, d'ailleurs, rentre dans le caractère aventureux du chef de l'entreprise, et dans les idées des ruses de guerre habituelles aux Indiens quand ils ont des différends ou des démêlés, et qu'ils sont en état d'hostilité.