Comme l'armée s'était arrêtée vers la fin du voyage près d'une petite rivière appelée Yegua, Ojeda montra avec une sorte d'affectation une paire de menottes en acier si parfaitement poli qu'elles étaient plus brillantes que de l'argent, et il dit à Caonabo que c'était un ornement porté par les monarques castillans dans les grandes cérémonies. Le guerrier indien les regarda avec convoitise, et Ojeda se montra disposé à les lui offrir en présent; mais il ajouta qu'il fallait, pour s'en parer, une sorte de purification qui consistait en un bain pris dans la rivière, après quoi, il le ferait monter en croupe sur son cheval; que là, il le décorerait de ce bijou précieux qu'il lui attacherait aux poignets, et qu'ensuite il le ferait passer devant ses sujets qui seraient rangés en ligne pour le voir et l'admirer.

Le cacique, ébloui de l'éclat de ces menottes, et charmé de se montrer à ses guerriers dans l'appareil d'un souverain espagnol et monté sur un de ces beaux animaux tant admirés par ses compatriotes, consentit à tout; mais à peine fut-il sur le cheval, et eut-il une menotte passée à chaque poignet que, le saisissant vigoureusement par les mains, Ojeda réunit les deux menottes, les ferma, et, suivi de sa troupe, prit un temps de galop forcé, emmenant Caonabo captif derrière lui. Arrivés à bonne distance dans une forêt, le cacique fut lié avec des cordes; et ce fut avec Caonabo attaché derrière lui qu'Ojeda fit son entrée à Isabella.

Le fier Indien se présenta devant Colomb avec un maintien orgueilleux; il n'essaya même pas de se justifier de la part qu'il avait prise au massacre de La Navidad; il alla jusqu'à se vanter d'être venu secrètement à Isabella pour reconnaître la place et dresser un plan de destruction; mais quant à Ojeda, il ne lui montra aucune rancune de la ruse qu'il avait employée pour se rendre maître de lui, convenant qu'elle était dans les lois de la guerre, et la regardant comme un des stratagèmes les plus habiles et les mieux imaginés, à tel point que lorsque le vice-roi entrait dans sa prison, et que tout le monde se levait et le saluait, lui restait immobile et dédaigneux; mais quand il voyait Ojeda, il disait que c'était là l'homme qui avait osé se rendre dans le cœur de ses États pour mettre la main sur sa personne, et il n'y avait pas de marques de respect qu'il ne lui témoignât.

Plus Colomb était frappé de cet héroïsme naturel, plus aussi il trouvait prudent de maintenir cet ennemi si dangereux en captivité: il le tint donc renfermé, mais en le traitant avec tous les égards, avec toute la douceur possibles, jusqu'à ce qu'il pût l'envoyer en Espagne. Cependant, un des frères de Caonabo rassembla des Indiens pour essayer de s'emparer du fort Saint-Thomas par un coup de main, espérant ainsi faire des prisonniers et obtenir, par échange, la liberté du cacique; mais l'infatigable Ojeda, averti à temps, prévint cette attaque, se lança avec quelques cavaliers au milieu des ennemis, en tua un grand nombre, dispersa ces guerriers et fit beaucoup de prisonniers, au nombre desquels se trouvait celui des frères de Caonabo qui était le chef de cette entreprise.

À l'arrestation du cacique se joignit un autre événement qui répandit une grande joie dans la colonie: ce fut l'arrivée de quatre bâtiments venant d'Espagne, sous le commandement de ce même Antonio de Torres à qui le vice-roi avait confié les navires qui lui étaient devenus inutiles à Isabella pour les ramener en Europe, après qu'il en eut débarqué les hommes et la cargaison destinés pour la colonie. Il y avait à bord un médecin, un pharmacien, des ouvriers de diverses professions, et, en particulier, des meuniers, des laboureurs; enfin, il s'y trouvait beaucoup d'approvisionnements de toutes sortes. Antonio de Torres remit, en outre, à Colomb une lettre des souverains espagnols, où l'approbation la plus complète était donnée à tous ses actes, et par laquelle il était informé que quelques différends qui s'étaient élevés entre les cours d'Espagne et de Portugal, au sujet de la délimitation finale de leurs prétentions réciproques en fait de découvertes, étaient sur le point d'être aplanis. Enfin, il était invité à retourner en Europe pour assister à la conférence qui devait être tenue pour cet objet, ou au moins à envoyer quelqu'un qui pût dignement l'y représenter.

Le vice-roi résolut de faire repartir ces bâtiments; il y fit porter tout l'or qu'il avait pu recueillir, beaucoup de plantes, d'arbustes, de végétaux précieux, et il ordonna que ses prisonniers, au nombre de cinq cents, y fussent embarqués pour être vendus à Séville comme esclaves. Il est facile, aujourd'hui, de condamner une telle mesure et de prendre fait et cause contre cet outrage fait à l'humanité: on se laisse même entraîner si loin à cet égard que, parmi les écrivains qui ont blâmé cet acte, il s'en trouve un d'un très-grand mérite assurément, mais qui appartient à une nation se disant très-libre, fort éclairée, justifiant, d'ailleurs, cette bonne opinion d'elle-même sous beaucoup de rapports, mais chez laquelle l'esclavage de la race africaine existe encore aujourd'hui et est maintenu avec une extrême opiniâtreté. Il faut, cependant, pour bien juger cette mesure, se reporter à l'époque où elle fut prise, et penser qu'alors rien n'était si commun, ni considéré comme plus naturel que de voir les Maures captifs, vendus en Espagne comme des esclaves, et les chrétiens être tous mis en servitude chez les puissances barbaresques lorsque le sort des armes les livrait entre leurs mains, ou que, seulement, ils devenaient la proie des pirates, des corsaires, des bandits qui infestaient la Méditerranée, et qui poussaient l'audace jusqu'à venir débarquer sur les côtes européennes pour y faire des prisonniers.

Colomb comprenait fort bien, pourtant, la portée de l'accusation lancée contre ses découvertes, lorsqu'on disait qu'elles coûtaient beaucoup et qu'elles ne rapportaient rien. On ignorait, alors, qu'il ne peut qu'en être ainsi de tous les établissements coloniaux; que pour les faire progresser, pour leur faire acquérir une grande valeur, il faut beaucoup d'argent, beaucoup de soins, beaucoup de patience; que ce n'est qu'à ce prix que l'on peut fonder des colonies prospères, et qu'enfin ce n'est que longtemps après, qu'elles peuvent rendre, et au centuple, les frais qu'elles ont occasionnés. Le vice-roi voulait donc, par la vente de ces prisonniers quelque répréhensible qu'elle puisse être aujourd'hui, faire rentrer au trésor une partie des sommes que coûtaient les armements exécutés pour ses expéditions, et, par là, atténuer les critiques que l'on faisait de ses projets que, faute de l'expérience de ces choses, ses amis eux-mêmes n'étaient pas en mesure de repousser.

Cependant, sa santé était revenue; l'arrestation de Caonabo, l'arrivée d'Antonio de Torres, tout concourait à mettre la joie dans le cœur des Espagnols, à rétablir complétement Colomb, et il hâtait les préparatifs du départ des quatre bâtiments, lorsque Guacanagari vint l'informer qu'un autre frère de Caonabo, nommé Manicaotex, ayant joint ses forces à celles des deux caciques qui avaient voulu faire cause commune entre eux, marchait vers Isabella pour y livrer un grand assaut. Colomb préférant aller au-devant d'eux que de les attendre, partit lui-même avec toutes ses troupes; mais auparavant, il expédia ses navires, et ce fut Diego, son frère, qu'il envoya pour le représenter dans la conférence projetée entre les Espagnols et les Portugais.

Qu'il nous soit permis ici de faire une réflexion: Colomb allait atteindre sa soixantième année; il avait beaucoup d'ennemis; il était étranger; la noblesse lui avait été conférée ainsi qu'à son frère Diego; or, ces titres de Don Cristoval (Don Christophe) et de Don Diego dont ils avaient été récemment gratifiés, les dignités de vice-roi et de grand-amiral dont il jouissait, la haute faveur que lui manifestaient les souverains espagnols, toutes ces causes lui suscitaient un grand nombre d'envieux: d'ailleurs, il avait certainement assez fait pour sa gloire; eh bien! lorsqu'il recevait une invitation de retourner en Espagne pour régler un grand différend international, il eût été sage et prudent qu'il saisît cette excellente occasion de quitter le théâtre où son génie devait jeter encore de vives lueurs, mais aussi avoir quelques éclipses, et qu'il se reposât, après tant de travaux, dans l'existence la plus honorable qu'il soit donné à un homme de posséder. L'illustration qu'il avait acquise par ses découvertes, pouvait difficilement être augmentée par quelques services subséquents quelque signalés qu'on puisse les supposer, et il se fût épargné bien des peines, bien des soucis, bien des malheurs! Mais, ainsi sont faits les hommes; il est rare qu'ils sachent s'arrêter ou se modérer, et ils finissent, presque toujours, par être entraînés plus loin qu'ils ne devraient aller!

Nous n'entendons pourtant pas blâmer Colomb d'avoir livré bataille à Manicaotex; son devoir était tracé: il devait, comme il le fit si noblement, prendre le commandement en personne; mais il aurait pu retenir ses bâtiments jusqu'après l'issue du combat, et, ensuite, se rendre aux vœux de ses souverains; rien, selon nous, n'était plus dans les intérêts de sa gloire et de son bonheur, que de faire alors ses adieux au Nouveau Monde, d'aller mener en Espagne la vie d'un philosophe, et de s'y faire admirer comme le savant le plus éclairé, l'homme le plus illustre de la chrétienté.