N'omettons pas de mentionner que la recommandation la plus importante que fit Colomb à Don Diego, fut de s'attacher minutieusement à bien exposer, en Espagne, l'odieuse conduite des infâmes Boyle et Pedro Marguerite, et à réfuter les calomnies qu'ils devaient avoir déversées sur la colonie et sur lui.

Le vice-roi entra en campagne avec deux cents fantassins et vingt cavaliers à la tête desquels se trouvait Ojeda. Il y avait aussi vingt chiens d'une force prodigieuse, très-redoutés des Indiens contre qui ces féroces animaux avaient une sorte d'aversion naturelle. Pour prouver sa fidélité, Guacanagari se joignit aux Espagnols avec les guerriers de son domaine.

Ce fut le 27 mars 1494 que Colomb, secondé par son frère Barthélemy agissant dans ses fonctions d'Adelantado, partit d'Isabella et s'avança rapidement vers ses ennemis qui étaient rassemblés dans la Plaine Royale près du lieu où, depuis lors, la ville de Santiago a été bâtie, et qui, quoiqu'au nombre, peut-être exagéré, qu'on a évalué être de cent mille hommes, furent ébranlés dans la confiance qu'ils avaient montrée jusque-là, en voyant l'intrépidité avec laquelle Colomb s'avançait vers eux. Sans perdre de temps, le vice-roi fit commencer l'attaque. L'Adelantado, avec son impétuosité caractéristique, entraîna à sa suite l'infanterie massée par petits détachements qui firent feu presque à bout portant de la manière la plus efficace: le bruit des tambours, les fanfares des trompettes retentirent avec fracas, et les Indiens commencèrent à plier. Le bouillant Ojeda arriva alors avec ses cavaliers, le sabre au poing, et fit un carnage effroyable; les chiens furent aussi lancés, ils terrassaient les ennemis en leur sautant à la gorge, et puis ils leur déchiraient les entrailles; en un mot, la déroute fut totale et la victoire fut complète.

Le vice-roi poursuivit son triomphe en faisant une tournée militaire dans les contrées voisines, qu'il soumit à sa domination et où il imposa divers tributs ou diverses redevances qui devaient être acquittés en or ou en coton. Plusieurs forteresses furent élevées dans les endroits les plus convenables, et la bataille, recevant le nom du lieu où elle avait été livrée, fut appelée bataille de la Vega Real ou de la Plaine Royale.

Cette lutte, cette bataille, ce sang versé, sont sans doute déplorables, mais c'était une conséquence forcée de la situation. En effet, du moment où ces beaux pays étaient découverts, il devenait de toute impossibilité que le bon accord entre les Européens et les naturels durât toujours, et que les habitants restassent éternellement plongés dans la paresse et dans l'idolâtrie; il était également impossible que les richesses territoriales en demeurassent à jamais inexploitées; il ne se pouvait pas, enfin, que les habitants continuassent à y être exposés aux incursions, au brigandage, à l'anthropophagie des Caraïbes qui les tenaient dans des alarmes continuelles. Nous ne nous dissimulons pas tous les maux qui leur ont été apportés par la domination européenne, mais nous avons beau y réfléchir, nous n'imaginons pas comment les choses auraient pu se passer autrement.

Toute oppression, cependant, amène nécessairement une réaction quelconque: aussi vit-on les Haïtiens, désabusés de l'idée de résister par la force, avoir recours à la ruse; et, sachant que la nourriture des Espagnols dépendait presque totalement de leurs cultures, ils détruisirent leurs champs de maïs, dépouillèrent les arbres de leurs fruits, fouillèrent leurs plantations de manioque pour les arracher, et allèrent se cacher dans leurs montagnes.

À leur tour, les Espagnols presque affamés, les poursuivirent dans leurs retraites, les pourchassèrent comme des bêtes fauves, et firent expier à un grand nombre le préjudice, pourtant bien naturel, qu'ils éprouvaient. Ces malheureux n'eurent donc plus de ressources que de se rendre, de se soumettre au joug et de travailler. Telle fut enfin la terreur inspirée par les Espagnols, qu'un seul d'entre eux, avec son fusil sur l'épaule, aurait pu marcher, circuler dans toute l'île, et trouver des naturels prêts à le transporter sur leurs épaules quand il le jugeait convenable, ou qu'il était fatigué. Tristes et pénibles conséquences d'un commencement d'occupation, et qui si, comme nous le croyons, elles sont inévitables, suffiraient peut-être pour détourner d'en jamais entreprendre!

Quant à Guacanagari, il devint en exécration à ses compatriotes: quelque respectables que puissent être les sentiments d'amitié qui l'attachaient à Colomb, si toutefois, ce qu'il croyait être son intérêt personnel ne l'excitait pas, on ne saurait disconvenir que cette exécration était méritée. Pendant une absence du vice-roi, ses voisins le soumirent, lui-même, à un tribut qui lui était fort onéreux. Alors, ne pouvant supporter les murmures de ses sujets, les hostilités des autres caciques, les extorsions de ses ennemis, et la vue des malheurs auxquels il sentait bien qu'il avait contribué, il se retira dans les montagnes, s'y cacha avec obscurité et y mourut dans la misère. Sa vie est restée une énigme; son admiration pour Colomb l'avait fasciné; il ne paraît pourtant pas exempt de reproches dans le massacre de la garnison de La Navidad, et son malheur paraît avoir consisté à n'avoir jamais su prendre un parti bien net, et à n'avoir pas pu adopter une ligne de conduite franche et invariable.

Si nous tournons nos yeux vers l'Espagne, nous y verrons que ce que Colomb avait prévu s'était réalisé de tous points, et qu'on y avait prêté l'oreille aux odieuses calomnies des infâmes déserteurs Pedro Marguerite et du moine bénédictin Boyle, qui, s'ils avaient été traités comme ils le méritaient, auraient dû être arrêtés dès leur arrivée et passer en conseil de guerre. Ils taxèrent le vice-roi d'exagérations coupables dans les descriptions qu'il avait données des contrées qu'il avait découvertes, de tyrannie et d'oppressions à l'égard des colons; ils le représentèrent comme ayant contraint les Espagnols à un travail excessif malgré l'état de faiblesse et de maladie où ils se trouvaient, comme ayant infligé des peines sévères pour les moindres offenses, et comme ayant traité avec indignité les gentilshommes du rang le plus élevé; mais ils eurent grand soin de taire les causes pour lesquelles un travail inusité avait été exigé, la paresse et l'indiscipline ou la sensualité des colons, les cabales enfin et l'insolence, ou au moins les singulières prétentions de ces gentilshommes, qui pensaient que leur rang devait les faire exempter de toute participation aux charges et aux labeurs que la situation imposait. Ces calomnies des deux déserteurs étaient d'ailleurs appuyées par des fainéants revenus du Nouveau Monde avec le mécontentement de ne pas y avoir amassé, en ne prenant aucune peine, des monceaux d'or sur lesquels ils avaient eu la simplicité de compter, sans même, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, avoir voulu être éclairés sur ce point. De proche en proche, ces singulières et puériles accusations parvinrent jusqu'aux grands personnages du royaume; elles altérèrent la popularité de Christophe Colomb, et même l'ancienne faveur dont il jouissait auprès de Leurs Majestés.

La première mesure qui annonça le déclin de cette faveur fut une proclamation par laquelle tout Espagnol fut autorisé à se rendre à Hispaniola, à commercer avec le Nouveau Monde, et à y faire, à son compte, des découvertes. Une partie des bénéfices devait en revenir à la couronne, et Colomb conservait, il est vrai, ses droits au huitième de ces mêmes bénéfices en sa qualité de grand-amiral; mais il fut très-mécontent de n'avoir pas été consulté, et il comprit facilement qu'une pareille faculté accordée à tout le monde, dans un moment où rien n'était encore assis ni établi dans ces pays, apporterait une grande perturbation dans le cours régulier des découvertes, par la licence et par les entreprises déprédatrices d'obscurs et d'avides aventuriers.