L'arrivée des bâtiments commandés par Antonio de Torres contre-balança un peu le mauvais effet qui venait d'être produit; mais on n'en pensa pas moins qu'il fallait envoyer un commissaire à Isabella, pour s'y enquérir de l'état des choses en général, et de la conduite de Colomb en particulier: ce fut un nommé Jean Aguado qui fut chargé de cette mission. Il avait déjà été dans la colonie et il en était revenu avec des lettres de recommandation du vice-roi, de sorte qu'on pensa que si l'on commettait un acte désagréable à Colomb par l'envoi d'un commissaire, le choix que l'on faisait d'une personne qui devait lui être dévouée, tempérerait l'âpreté de cet acte.

L'affaire des cinq cents Indiens prisonniers ramenés par Torres pour être vendus en Espagne comme esclaves, avait aussi causé quelque émotion: avec son grand sens, la reine Isabelle la soumit à une conférence de pieux théologiens qui débattirent longtemps la question, mais qui ne purent se mettre d'accord et ne formèrent aucune majorité tranchée. La clémente Isabelle, ne consultant alors que la magnanimité de son cœur vraiment religieux, ordonna que ces prisonniers fussent ramenés dans leur patrie, et qu'ils y fussent mis en liberté aussitôt que la tranquillité de la colonie le permettrait.

Le commissaire Aguado partit d'Espagne vers la fin du mois d'août 1495, avec quatre caravelles chargées de secours et d'approvisionnements: Don Diego revint aussi par la même occasion. Ce commissaire était un esprit faible à qui cette mission avait donné le vertige; il n'eut rien de plus pressé que d'oublier les obligations qu'il avait à Colomb, et d'excéder les limites de son mandat. Le vice-roi était en tournée quand ces caravelles arrivèrent; alors, sans aucun égard pour Barthélemy, frère du vice-roi et Adelantado ou lieutenant-gouverneur, il prit en mains le commandement suprême, il fit publier ses prétendus pouvoirs à son de trompe, il fit arrêter plusieurs officiers publics, exigea de quelques autres des comptes rigoureux, et invita tous les individus qui pouvaient avoir quelques plaintes à formuler contre Colomb à se présenter à lui pour les faire connaître; il poussa même l'audace jusqu'à insinuer que Colomb prolongeait son absence par crainte des recherches qu'il avait à faire sur sa conduite, et jusqu'à manifester l'intention de se mettre à la tête de quelques cavaliers pour aller à sa poursuite et pour l'arrêter. C'était en vérité d'une rare insolence de la part d'un simple commissaire qui ne venait, en quelque sorte, que pour dresser un procès-verbal de l'état des choses, et qui, au lieu d'y procéder avec justice, sens et ménagement, bouleversait tout, affichait des prétentions ridicules, et plongeait la colonie dans la plus horrible confusion.

Le vice-roi, informé de l'arrivée de cet étrange personnage et de ses inconcevables procédés, fit voir qu'il ne craignait ni recherches ni imputations quelconques, et il se hâta de retourner à Isabella. Il aborda cet Aguado avec un maintien grave et cérémonieux, prit connaissance de ses instructions; puis, voyant qu'il y avait beaucoup de vague, il lui dit que, dans la crainte de ne pas interpréter comme il convenait les ordres de Leurs Majestés pour lesquels son respect ne pouvait être égalé que par sa reconnaissance, il lui laissait, sous sa responsabilité, toute latitude d'en agir comme il l'entendait; qu'ensuite, lorsqu'il croirait avoir rempli sa mission et jugé convenable de retourner en Espagne, il s'y rendrait lui aussi pour se justifier d'accusations qui n'en étaient réellement pas, et pour expliquer les vraies causes du malaise de la colonie.

Lorsque l'ingrat et infatué Aguado eut achevé de remplir le pitoyable rôle qu'il s'était donné, de provocateur à la délation et à la calomnie, on songea au départ; mais pendant qu'on en faisait les préparatifs, il éclata sur l'île un de ces coups de vent dévastateurs que les Indiens appelaient uricans, nom que nous avons conservé en France sous celui d'ouragans. Trois des bâtiments qui étaient à l'ancre furent brisés et coulés avec leurs équipages; d'autres furent jetés les uns sur les autres et poussés à la côte où ils s'échouèrent comme des navires naufragés. Le bâtiment-amiral la Santa-Clara, celui auquel Colomb, par un souvenir de prédilection, avait donné le surnom de la Niña, fut le moins maltraité; mais il avait besoin de grandes réparations. On s'occupa donc de ces réparations; enfin le vice-roi eut l'idée de faire construire un nouveau navire avec les débris qu'il put sauver des autres.

On se livrait à ces travaux, lorsqu'on apprit la découverte de mines d'or très-riches dans l'intérieur de l'île. Un jeune Aragonais nommé Michel Diaz, au service de l'Adelantado, ayant blessé un de ses compatriotes dans une querelle, avait fui d'Isabella avec cinq ou six camarades. Après avoir longtemps erré dans l'île, ils arrivèrent à un village indien placé sur les bords de la rivière Ozema, là même où la ville de San-Domingo est en ce moment située; les habitants les y accueillirent avec bienveillance et ils y prirent leur résidence. Ce village était gouverné par une femme qui en était la cacique; elle conçut un vif attachement pour Diaz, et des relations intimes s'ensuivirent entre eux.

L'Aragonais paraissait aussi heureux que son amante, mais au bout de quelques mois, il devint inquiet, mélancolique, et il était préoccupé du désir de revoir Isabella et les compagnons qu'il y avait laissés; toutefois, craignant la sévérité de l'Adelantado, il ne savait comment accomplir son dessein. La cacique se rendit parfaitement compte des tristesses de Diaz, elle craignit d'en être prochainement abandonnée; et comme elle avait entendu parler de l'attrait que l'or avait pour les Européens, elle imagina de révéler à son hôte qu'il y en avait de grandes quantités dans le voisinage, afin qu'il le fît connaître aux colons d'Isabella et qu'ils se transportassent tous sur les bords de l'Ozéma, où elle donnait l'assurance qu'ils seraient parfaitement reçus.

Diaz fut ravi d'entendre ces propositions qu'il voulut se hâter d'aller transmettre à ses compatriotes, se flattant que, porteur d'aussi bonnes nouvelles, il obtiendrait son pardon de l'Adelantado. Son espoir ne fut pas déçu, le vice-roi, lui-même, lui en sut le meilleur gré, car il pensa aussitôt quel excellent argument ce serait à opposer aux insinuations fâcheuses que ses ennemis répandaient dans la métropole sur son compte.

L'Adelantado, dont l'activité était incomparable, partit immédiatement avec l'Aragonais et ses guides qui les conduisirent sur les bords d'une rivière appelée Hayna, où ils trouvèrent beaucoup plus d'or et en morceaux beaucoup plus gros que n'en fournissait la province de Cibao; ils aperçurent aussi plusieurs excavations qui leur firent conjecturer que ces terrains étaient exploités depuis de longues années. L'Adelantado ne perdit pas une minute pour aller rapporter ces détails ainsi que plusieurs magnifiques échantillons au vice-roi, qui en témoigna la plus vive satisfaction, et qui ordonna qu'une forteresse fût aussitôt élevée dans le voisinage des mines. Alors, il prit encore moins de souci qu'il ne l'avait fait jusque-là des forfanteries d'Aguado, et il pressa le départ.

Pour l'honneur de Diaz, et pour montrer que la jeune et belle cacique de ces contrées avait fait sur le cœur de son amant une impression aussi profonde que passionnée, nous constaterons qu'il la fit baptiser sous le même nom de Catalina que les Espagnols avaient donné à l'intrépide Caraïbe délivrée par Guacanagari; que l'Aragonais se maria légitimement avec elle; qu'il resta constamment fidèle à ses engagements, et que l'Haïtienne lui donna, par la suite, deux enfants qui furent élevés dans la religion catholique.