Don Barthélemy avait pour lui l'amitié la plus tendre qui s'alliait au respect profond qu'il portait à son génie; de son côté Don Cristoval Colomb, avait pour l'Adelantado la plus grande confiance dans son activité infatigable, dans son courage, dans sa connaissance des affaires, et surtout dans sa déférence absolue pour lui. Les deux frères, pendant cette longue séparation, avaient souvent regretté de ne pas pouvoir s'appuyer de plus près l'un sur l'autre, et de ne pas avoir eu à se donner des marques fréquentes de sympathie; il est donc facile de s'imaginer avec quel plaisir ils se revirent et se tinrent étroitement embrassés.
Colomb avait compté sur quelque repos à Hispaniola, mais les nouvelles que lui en donna l'Adelantado le détrompèrent promptement. D'abord, Don Barthélemy commença par se réjouir de la découverte nouvelle du continent que son frère venait de faire, et il attacha à cet événement une portée encore plus grande, si c'est possible, que son frère ne l'avait fait; après lui en avoir adressé les félicitations les plus cordiales, il entreprit le récit qu'il avait à lui dérouler sur la position de la colonie et sur les événements qui y étaient survenus depuis leur séparation.
Suivant les instructions du vice-roi, l'Adelantado avait commencé, dès le départ de son frère, à bâtir une forteresse dans le voisinage des mines d'Hayna, à laquelle en l'honneur de Colomb, il donna le nom de Saint-Christophe; il en éleva, ensuite, une autre sur le bord oriental de la rivière Ozema, près du village habité par la cacique qui y avait attiré Michel Diaz à qui elle avait uni sa destinée. Cette nouvelle forteresse fut appelée San-Domingo; elle fut le point de départ de la ville qui porte encore ce nom, et qui a été longtemps la capitale des établissements espagnols dans l'île d'Hispaniola.
Il mit ces deux forteresses sur un pied respectable et il partit pour visiter les dominations du cacique Behechio, qui régnait sur les terres avoisinant le grand lac de Xaragua jusqu'à la partie occidentale de l'île y compris le cap Tiburon. Les habitants avaient la réputation d'être les plus agréables, les moins sauvages, les plus favorisés, sous le rapport physique, de toute l'île d'Haïti dont cette contrée était considérée comme une sorte d'élysée.
Avec Behechio, résidait sa sœur Anacoana, veuve du redoutable Caonabo; c'était, non-seulement, une des plus belles femmes de l'île, mais encore une des plus intelligentes et des plus distinguées par sa grâce et son air de dignité. Son nom, suivant l'usage du pays, avait une signification particulière, et voulait dire «Fleur d'or.» Fidèle à la fortune de son mari pendant ses luttes, elle n'avait, cependant, jamais partagé ses préventions contre les Espagnols qu'elle admirait comme des êtres d'une origine surhumaine; elle avait même cherché à adoucir la haine que Caonabo leur portait: c'est dans le même esprit et avec plus de force encore, qu'elle s'efforçait de persuader son frère, en lui mettant, d'ailleurs, sous les yeux, les malheurs que la résistance de Caonabo avait fait peser sur lui.
L'Adelantado pénétra dans les territoires de Behechio, tambour battant, bannières déployées, et avec cette attitude résolue qui lui était particulière; le cacique s'avança vers lui à la tête d'une multitude d'Indiens armés, à qui le courage paraissait revenu: l'Adelantado lui fit connaître qu'il était prêt à livrer bataille, mais que sa visite n'avait rien que d'amical. Sa parole était toujours crue avec autant de respect que celle du vice-roi; aussi, à l'instant même, Behechio fit disperser ses soldats et il engagea Don Barthélemy à aller voir sa résidence principale, située dans une grande ville haïtienne près de la baie profonde qui porte actuellement le nom de Léogane.
Anacoana, charmée du résultat de cette rencontre et avertie à temps, prépara une réception magnifique au frère de Colomb. Trente jeunes filles des plus belles allèrent au-devant de lui, agitant, dans les airs, des branches de palmiers, chantant leurs ballades favorites et dansant avec un ensemble parfait; elles s'agenouillèrent en s'approchant de l'Adelantado, cessèrent leurs chants et déposèrent leurs branches de palmiers à ses pieds. La belle cacique traversa alors un passage que lui avaient laissé ouvert les jeunes filles; elle était gracieusement assise sur une litière portée par six vigoureux Indiens; elle était revêtue d'une étoffe en coton de couleurs éclatantes et variées qu'elle avait drapée sur son corps avec une intention manifeste de coquetterie féminine; une guirlande de fleurs moitié blanches, moitié d'un rouge vif, reposait sur sa tête animée, et elle en avait aussi les bras et les mains ornés. Elle descendit de sa litière, salua l'Adelantado de l'air le plus affable, et le pria de se rendre dans la demeure qu'elle avait fait préparer avec le plus grand soin pour le recevoir.
L'Adelantado s'était fait une loi pour lui, comme aussi pour donner l'exemple sur un point aussi essentiel, d'imiter son frère dans une austérité extrême en tout ce qui concernait ses relations avec les femmes du pays; aussi quoique touché de tant de séductions, de tant de prévenances, quoique ravi de ces sites charmants, qui, d'eux-mêmes, excitaient à la mollesse; quoiqu'il eût pu se croire transporté, comme en rêve, dans les jardins enchantés d'Armide, ou à la cour de Cléopatre, ou enfin dans les régions mystérieuses du voluptueux Orient, il accepta l'invitation avec un grand air de supériorité, mais qui n'avait aucune teinte d'orgueil et qui était plutôt tempéré par un maintien très-bienveillant. Tel il fut, en tendant une main amie à la belle Anacoana, tel il marcha, pour se rendre à la résidence du cacique, avec le cortége des trente jeunes et gracieuses filles qui reprirent leurs branches de palmiers, et qui recommencèrent leurs danses et leurs chants joyeux jusque chez Behechio. Une foule innombrable d'insulaires faisant retentir l'air de cris de joie et du son de leurs instruments, les accompagnaient et complétaient ce cortége enthousiasmé.
La visite dura plusieurs jours qui furent une succession non interrompue de fêtes dont Anacoana, avec les grâces inexprimables qu'elle tenait de la nature, faisait le plus bel ornement. Don Barthélemy eut, cependant, plusieurs conférences avec Behechio, il lui promit assistance et protection contre tous les ennemis qui pourraient se déclarer contre lui; le cacique de son côté s'imposa un tribut périodique en coton, cassave et autres productions de la localité; et quand l'Adelantado quitta ces lieux hospitaliers, Espagnols et Haïtiens se montrèrent remplis de regrets sincères. Les adieux, en particulier, de l'Adelantado au cacique et à la noble Anacoana eurent quelque chose de pathétique qui fit beaucoup d'impression sur les spectateurs. Voilà bien comme l'on gagne les cœurs, comme l'on colonise; mais qu'il y a peu de personnes qui sachent pratiquer cette manière d'agir!
Le petit corps d'armée, après cette expédition amicale, se dirigea vers Isabella qui se trouvait dans un état fort précaire de santé et presque dépourvue de provisions; l'Adelantado en écarta tous les hommes qui étaient trop faibles ou trop maladifs pour porter les armes en cas d'attaque, et il les cantonna en divers points de l'intérieur où l'air était meilleur et les vivres plus abondants: pour leur protection et comme ouvrages de défense militaire de la colonie, il fit en même temps élever des forts qui reliaient entre eux San-Domingo et Isabella, c'est-à-dire le Nord et le Sud de l'île et qui devaient tenir en respect ses deux parties orientale et occidentale à chacune desquelles cette ligne de fortifications, fort bien combinée, faisait face de chaque côté.