Mais l'impatience, quelques insultes de la part des Espagnols, des punitions très-sévères infligées par eux dans la Vega Real, et des exigences outrées pour les tributs imposés, firent naître chez les Haïtiens un esprit de vengeance qui fut communiqué à leur cacique Guarionex, homme très-modéré cependant, par plusieurs autres chefs qui l'excitèrent à prendre les armes. La garnison du fort de la Conception fut presque aussitôt informée de ce projet qui devait avoir pour premier but l'enlèvement de ce fort, sa destruction et le massacre de ses soldats. Le point le plus difficile était d'en donner connaissance à l'Adelantado, car le fort fut bientôt bloqué. Une lettre portée par un Indien pouvait seule en fournir le moyen; mais les naturels envisageaient cet expédient avec terreur, persuadés qu'une lettre pouvait parler et les perdre; enfin, à force de présents, on en trouva un qui sortit du fort en se disant estropié et retournant dans ses foyers: la ruse réussit, on le laissa passer et il remit la lettre.
L'Adelantado partit comme la foudre, fondit à l'improviste sur les assiégeants, arrêta Guarionex de sa propre main, punit deux des instigateurs du complot, de la peine de mort, pardonna au reste, et termina cette affaire avec autant de vigueur dans l'action que de modération dans la vengeance. Il fit plus: apprenant que ce qui avait le plus excité Guarionex, avait été un outrage dont un Espagnol s'était rendu coupable envers sa femme, il infligea un châtiment public à l'Espagnol, et rendit la liberté au cacique qui s'attendait à perdre la vie. Cette clémence inespérée toucha sensiblement le cœur de Guarionex; son premier acte fut, alors, de rassembler ses sujets et de leur faire un discours à la louange des Européens. Il fut écouté avec beaucoup d'attention, et ses auditeurs, en signe d'assentiment, le prirent sur leurs épaules et le portèrent triomphalement jusqu'à son domicile. La tranquillité de la Vega fut, par là, rétablie pour quelque temps.
Fidèle à ses promesses, Behechio quelque temps après, fit informer Don Barthélemy que le tribut promis était prêt. Par les détails qui furent donnés, l'Adelantado comprit que les denrées annoncées excédaient de beaucoup celles qui avaient été convenues; il jugea donc devoir conduire lui-même vers ces parages, une caravelle qui y fut accueillie et fêtée avec enthousiasme. Les marins de ce navire s'accordèrent à dire n'avoir rien vu de si beau que ce pays qu'ils comparaient à un paradis, ni d'aussi aimable que ses habitants.
Behechio et Anacoana voulurent visiter la caravelle: Don Barthélemy alla les chercher pour leur en faire les honneurs. Quand ils quittèrent le rivage, une salve d'artillerie partit du bâtiment: ce bruit formidable, la fumée qui se déroulait majestueusement en rasant les flots, l'embrasement de la poudre qui, semblable à des éclairs, perçait cette fumée, tout frappa les insulaires d'épouvante. Anacoana s'évanouit en tombant entre les bras de l'Adelantado, et tous les autres visiteurs ou visiteuses se seraient jetés à l'eau, s'ils n'avaient été rassurés par ses paroles et par ses gestes affectueux.
L'admiration des insulaires se manifesta visiblement quand ils furent montés à bord, qu'ils y entendirent une musique guerrière, qu'ils virent l'intérieur entier du bâtiment, qu'ils s'en furent fait expliquer les détails, qu'ils eurent sous les yeux l'aspect des marins en grande tenue et pleins du respect qu'ils témoignaient à leurs chefs. Une collation élégante était servie à laquelle ils prirent part de la meilleure grâce du monde; ensuite, l'Adelantado s'offrit à leur faire faire une promenade au large sur le navire, et il se mit en mesure de se préparer pour l'appareillage. Quand tout fut disposé, il alla chercher ses invités et il monta sur le pont avec eux; mais au moment de mettre sous voiles, la ravissante Anacoana, avec cet air de nonchalance mêlé de bouderie qui a tant d'attraits chez les femmes de couleur de ces pays, s'approcha de Don Barthélemy et lui dit:
«Seigneur Adelantado, vous ne savez pas ce que pense mon frère, là-bas, dans ce coin; et je ne sais vraiment pas si je dois le communiquer à Votre Excellence!»
«Certainement, Princesse, répondit Don Barthélemy, et je dois le savoir!»
«Eh bien, puisque vous m'enhardissez, il faut que vous sachiez qu'il croit que vous voulez tous nous emmener à Isabella et nous y retenir prisonniers. Quant à moi, je n'ai aucune appréhension de cette sorte, et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, sans que j'en sois aucunement alarmée!»
«Mais n'a-t-il pas ma parole, et n'est-il pas mon invité?»
«Il est votre invité, c'est vrai, mais il n'a pas votre parole, car s'il l'avait, il n'aurait aucune inquiétude; croyez-le bien, seigneur Adelantado!»