«Eh bien, charmante princesse, veuillez lui dire que, par cela seul qu'il est mon invité, il a ma parole; mais puisqu'il la veut expressément, je la donne.»

«Il suffit,» dit Anacoana, en saluant de la main avec une grâce parfaite: un moment après, elle reparut avec Behechio qui riait comme un enfant, tant il était heureux d'être rassuré.

L'Adelantado était un marin consommé qui avait navigué une grande partie de sa vie; il est même des auteurs qui le citent parmi les hardis compagnons de Barthélemy Diaz, lorsque cet autre illustre navigateur fit, en 1486, la découverte si longtemps cherchée de la pointe méridionale de l'Afrique que nous connaissons sous le nom de cap de Bonne-Espérance. Il manœuvra avec un grand aplomb, au milieu d'un silence profond: l'ancre fut dérapée, les voiles furent présentées pour recevoir une brise douce, il fit avancer, tourner, revenir son bâtiment, comme si c'eût été un jeu; et, après deux heures d'évolutions, il ramena ses hôtes au lieu même d'où il était parti, comme si son navire avait été un immense être intelligent à qui il ne fallait que parler pour être obéi. C'est, en effet, le plus grand effort de l'esprit humain que d'avoir ainsi emprisonné les vents dans des toiles légères, et de les avoir fait servir, à force de science et d'audace, à dompter les mers et à exécuter les volontés de l'homme.

On revint à terre, mais il fallut bientôt songer à quitter ces pays délicieux, leurs aimables habitants, et la fascinante Anacoana, qui montra les plus vifs regrets. Don Barthélemy fut poli, affectueux, mais toujours austère; et si, comme l'affirment les écrivains contemporains, il quitta cette jeune et charmante princesse avec la stoïque froideur d'un Caton, il eut une retenue et une gloire dont on ne peut faire honneur à un grand nombre de capitaines qui se trouvèrent dans des positions aussi délicates. En prenant congé de Behechio, il lui dit qu'il avait fait le calcul de la quantité dont ce qu'il emportait excédait le tribut convenu, et que ce serait à déduire du prochain envoi. Il fit des présents sans nombre à Anacoana, il l'assura que son souvenir resterait éternellement gravé dans son esprit; et il les quitta tous les deux sur la plage où il s'embarqua, en les saluant avec sa dignité accoutumée et en leur faisant, de la voix et de la main, de nouveaux adieux à mesure qu'il s'éloignait: à l'instant de perdre le rivage de vue, il fit un dernier salut avec son artillerie, et il disparut.

Nous sera-t-il permis de dire, ici, que notre carrière maritime nous avait mis à même, à l'âge de vingt-deux ans, de visiter le sol des quatre parties du monde, que, lors de l'expédition de Saint-Domingue ordonnée, en 1802, et qui fut suivie de tant de calamités, nous avons aussi parcouru les lieux gouvernés, trois cents ans auparavant, par Behechio. Hélas! dans les temps agités du séjour que nous y fîmes, retrouver rien qui pût nous rappeler ce cacique et son aimable sœur, était de toute impossibilité! Nous n'en avons pas moins jeté aux vents les doux noms d'Anacoana et de l'Adelantado, mais à peine si les échos attristés de contrées alors si bouleversées, purent seulement les répéter!

Pendant que par cet heureux mélange de vigueur, de modération, de justice, de prudence et d'abnégation, le frère de Colomb apaisait les insurrections, gagnait des amis à la cause espagnole, et travaillait à la colonisation de cette île magnifique sur la meilleure base possible, les factions fermentaient à Isabella, et elles s'y développaient sous l'influence d'un nommé Francisco Roldan, que la protection du vice-roi avait progressivement élevé au rang d'alcade-major ou de chef de la justice dans la colonie. Quand Colomb partit pour détruire, par sa présence, les imputations d'Aguado, Roldan crut que son crédit n'y résisterait pas, et il voulut profiter de cette chute présumée. Il chercha donc à préparer son avènement au pouvoir suprême dans la colonie en annonçant, comme chose certaine, la disgrâce prochaine du vice-roi, en critiquant tous ses actes, et en représentant ses frères comme des parvenus, comme des étrangers qui ne pouvaient porter aucun intérêt au bien du pays, qui même, se servaient des Espagnols pour les surcharger de travaux, et pour faire bâtir, par leurs mains, des forteresses, afin de s'y mettre en sûreté, eux et les richesses qu'ils extorquaient des caciques. Lorsque ces idées eurent germé dans les esprits, il ne lui restait plus, pour saisir l'autorité, qu'à faire assassiner l'Adelantado afin de se substituer à sa place; ce fut, en effet, le projet auquel il s'arrêta; mais il fallait une occasion favorable pour l'exécuter, et il était difficile de la trouver avec un homme aussi actif, aussi vigilant que Don Barthélemy.

Quand la caravelle fut arrivée de Xaragua avec les approvisionnements qu'elle apportait, l'Adelantado laissa le soin d'en faire le déchargement à son frère Don Diego qui était revenu à Isabella, et il s'absenta pour faire une tournée dans l'île. Don Diego, éprouvant beaucoup de difficultés à ce déchargement à cause du petit nombre d'embarcations propres à ce service qu'il possédait, et voyant, d'ailleurs, l'état de vétusté du navire qui ne lui permettait pas de retourner en Europe, prit le parti de le faire jeter sur un endroit propice de la côte, pour que l'opération du déchargement coûtât moins de peines et de temps.

Roldan ne dit rien pour s'y opposer; mais, quand la caravelle fut échouée, il se répandit en insolentes clameurs, disant que les deux oppresseurs des Espagnols avaient imaginé ce moyen pour les empêcher de retourner jamais dans leur patrie; la conclusion de ses discours fut qu'il fallait remettre le navire en mer, s'en emparer, y proclamer l'indépendance des colons, et aller mener une vie licencieuse dans la partie de l'île qui leur plairait, faisant travailler les Indiens comme des esclaves et leur enlevant leurs femmes.

Don Diego, trop pacifique pour résister ouvertement et pour faire punir ce misérable, imagina de l'éloigner en lui offrant un commandement, sous prétexte de révoltes qu'il paraissait craindre dans la Vega. Roldan saisit cette occasion de se voir à la tête d'une force qu'il parvint à élever au nombre de soixante-dix hommes bien armés; il se les attacha par une infinité de promesses; mais comme les pensées de rébellion n'existaient pas chez les Indiens de la Vega, il n'eut pas à les combattre; il employa, au contraire, tous ses moyens de séduction pour s'y faire des amis, en promettant aux chefs qui voudraient faire cause commune avec lui, de les exonérer de leurs tributs.

Ayant réussi à faire accepter ses propositions par ces chefs, il posa ouvertement le masque qu'il avait gardé jusqu'alors, revint à Isabella, jeta insolemment un défi à l'Adelantado qui était encore absent et à son frère, les dépeignit comme ne tenant leur autorité que de Colomb qui avait perdu la sienne; et, aux cris de «Vivent Leurs Majestés!» prétendit pouvoir agir en maître et gouverner la colonie. Il voulut alors faire remettre la caravelle à flot, mais il ne put y parvenir. En dédommagement, il fit ouvrir de force tous les magasins et il y puisa à pleines mains pour donner à ses compagnons des armes, des munitions, des vêtements et des provisions; ensuite, ils partirent tous pour s'emparer du fort de la Conception, qui, heureusement, commandé par un brave et loyal militaire nommé Michel Ballester, refusa d'en ouvrir les portes, et annonça sa détermination de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.