Au factieux Roldan, se joignirent bientôt Adrien de Moxica et Diego de Escobar, alcade du fort de la Madeleine; les choses en étaient là, quand l'Adelantado fut informé de ces trahisons. Ne sachant à qui se fier, ignorant même l'étendue véritable de la conspiration, il ne put agir avec sa vivacité ordinaire. Ce qui lui parut le plus pressé fut de se rendre sur les lieux et chez le seul partisan sur lequel il pût compter, qui était Michel Ballester; il se jeta donc dans le fort de la Conception avec des soldats dont il connaissait le dévouement; quand il se fut ainsi assuré un point respectable de résistance, il demanda à Roldan une entrevue, que celui-ci accepta, au pied de la forteresse où il se rendit pendant que l'Adelantado parlait par une embrasure de canon. La scène fut vive: l'Adelantado exigeait une soumission immédiate et promettait, en ce cas, un pardon complet; de son côté, Roldan voulait obtenir le désistement volontaire de Don Barthélemy, à son profit, et il s'engageait à faire, à cette condition, embarquer paisiblement les deux frères de Christophe Colomb pour l'Espagne. Aucun des deux ne voulut accéder à de semblables propositions; et les affaires de la colonie en prirent un tour très-fâcheux.

Les Indiens, profitant de ces divisions, cessèrent de payer leurs tributs. La bande de Roldan se recrutait tous les jours; les soldats qui voulaient rester fidèles à leurs devoirs étaient forcés de s'enfermer dans les forts et d'y vivre de privations; les provisions, livrées au gaspillage, s'épuisaient, et l'Adelantado, sachant qu'il serait assassiné s'il mettait les pieds au dehors du fort de la Conception, ne pouvait songer à le quitter.

Ce fut dans cette critique situation qu'eut lieu l'arrivée à San-Domingo, des deux bâtiments commandés par Pedro-Fernandez Coronal. Ils eurent bientôt divulgué la nouvelle que le vice-roi, toujours protégé par les souverains espagnols, allait arriver avec une escadre puissante, et que Don Barthélemy avait été officiellement confirmé en sa qualité d'Adelantado par le roi Ferdinand.

À peine l'Adelantado en fut-il informé que, sans plus craindre aucun de ses ennemis ouverts ou secrets, sans daigner en faire avertir le perfide Roldan, il fit ouvrir les portes du fort et se mit en marche pour San-Domingo. Cette noble audace intimida tous ceux qui avaient juré sa perte, et il traversa leurs détachements sans que pas un seul homme osât seulement l'approcher.

En sûreté à San-Domingo, l'Adelantado eut la magnanimité de dépêcher Coronal vers Roldan, lui offrant amnistie complète s'il voulait, lui et les siens, mettre bas les armes. Arrivé à un défilé, Coronal fut arrêté par quelques archers à la tête desquels était Roldan, qui lui dit: «Halte-là, traître! si tu étais arrivé huit jours plus tard, tu n'aurais trouvé ici qu'un seul parti, et c'eût été le mien!» Coronal fit tout ce qu'il put pour ramener Roldan, qui lui répondit que jamais il ne reconnaîtrait que le vice-roi; que s'il arrivait, il se soumettrait à son autorité, mais non à celle d'aucune autre personne quelconque.

Au retour de Coronal, il ne restait plus à l'Adelantado qu'à lancer une proclamation déclarant Roldan ainsi que ses adhérents, traîtres, et c'est ce qu'il fit. À cette nouvelle, Roldan résolut de s'éloigner; il fit à ses soldats les tableaux les plus attachants du pays enchanteur de Xaragua, il leur dit de se rappeler tout ce que leurs compatriotes qui y étaient allés avec l'Adelantado, en avaient rapporté sur la fertilité du sol, sur la douceur des habitants, sur l'extrême beauté des femmes; il leur promit de les laisser se livrer à tous leurs désirs, et ce fut cette charmante contrée vivant heureuse sous les lois de Behechio, sous l'influence de l'esprit distingué d'Anacoana, qu'ils allèrent souiller de leur infâme présence.

Mais à peine eurent-ils quitté la Vega Real que les Indiens ne voyant qu'un très-petit nombre d'Espagnols autour d'eux, se mirent en insurrection. Leur cacique Guarionex, y avait été excité par Roldan lui-même, lors de son départ; il eut l'imprudence de suivre ce conseil, il devint ingrat envers l'Adelantado et il commença ses opérations en bloquant le fort de la Conception. Don Barthélemy accourut aussitôt au secours de la forteresse; son nom seul et la nouvelle de son approche glacèrent le courage de Guarionex, qui prit la fuite au plus vite et ne s'arrêta, avec sa famille et quelques-uns de ses serviteurs les plus fidèles, qu'aux montagnes de Ciguay, les mêmes qui avoisinent la baie de Samana et dont les habitants avaient eu une escarmouche avec les marins de la Niña, lors du premier voyage de Colomb dans ces parages. Mayonabex était toujours le cacique de cette localité.

L'Adelantado, indigné, prit avec lui quatre-vingt-dix hommes dévoués, et se mit à la poursuite de Guarionex, le traquant à travers les montagnes, les forêts, les rivières, et sans s'inquiéter en aucune manière des embuscades des Indiens ni des difficultés du terrain. Il arriva ainsi près du cap Cabron où résidait Mayonabex, et il lui fit intimer l'ordre de remettre Guarionex, lui promettant alors amitié, paix et secours; mais, en cas de refus, se proposant de livrer ses dominations aux flammes et au pillage.

«Dites à votre chef, répondit noblement le cacique à l'envoyé de Don Barthélemy, que je respecte infiniment en lui la qualité du frère de Colomb dont je n'ai pas oublié les généreux sentiments; mais Guarionex est mon ami, il est en fuite, il est venu chercher un asile chez moi, je lui ai promis protection et je tiendrai ma parole!»

Disons ici en toute sincérité et malgré notre admiration pour les grands talents de l'Adelantado, qu'il agit en cette circonstance avec beaucoup moins de noblesse que Mayonabex: l'orgueil de ne pas vouloir revenir sur une parole mal calculée l'entraîna dans de coupables excès; il avait menacé, en cas de refus du cacique, de livrer ses dominations aux flammes et au pillage, et il eut la cruauté de le faire. Rien ne fut épargné: pendant trois mois entiers, le pays fut battu et dévasté; Mayonabex, quoique vivement sollicité par ses sujets de livrer son confrère, s'y refusa obstinément et se cacha: il fut à la fin découvert par douze Espagnols qui parvinrent à s'emparer de lui, de sa femme, de ses enfants, de quelques serviteurs, et qui les amenèrent à l'Adelantado. Satisfait de ce résultat, Don Barthélemy revint sur ses pas avec ses prisonniers qu'il confina au fort de la Conception, mais qu'il relâcha peu de temps après, à l'exception de Mayonabex. Que ne fut-il mieux inspiré pour sa gloire, et qu'il eut été plus noble de laisser partir aussi le cacique lui-même! Il crut peut-être que ce serait un otage qui lui garantirait la paix de l'avenir. L'Adelantado avait cependant laissé quelques soldats dans les montagnes de Ciguay, avec l'ordre de chercher à s'emparer de Guarionex; ils y réussirent, le chargèrent de chaînes et le conduisirent au fort de la Conception. Ses insurrections réitérées, la persévérance avec laquelle il avait été poursuivi, ne lui parurent pas pouvoir faire espérer de trouver grâce devant la rigidité de l'Adelantado; il crut donc devoir se donner la mort! Ainsi disparut de la scène du monde ce malheureux cacique, nouvelle victime, d'abord de sa faiblesse de caractère, et ensuite des conséquences désolantes de l'occupation.