Ce fut après ces expéditions, que Don Barthélemy effectua son retour à San-Domingo, et qu'il eut le bonheur d'y voir arriver son frère après une séparation de près de deux ans et demi.

Une des premières mesures que prit le vice-roi fut d'approuver les actes du gouvernement de l'Adelantado, en déclarant traîtres Roldan et ses adhérents. Cet homme turbulent et insubordonné s'était cependant rendu à Xaragua où les naturels lui firent une bienveillante réception, et où une circonstance heureuse pour lui, vint augmenter ses forces ainsi que ses ressources. On se souvient que Colomb avait expédié des îles Canaries, trois caravelles ayant mission de porter des approvisionnements à la colonie: or, il arriva que les courants ayant agi sur leur route, ce fut à la côte de Xaragua qu'elles abordèrent. Les rebelles se crurent poursuivis; mais Roldan ayant été fixé sur leur compte, recommanda le secret aux hommes de sa bande, et, se disant envoyé en mission dans cette partie de l'île, parvint d'abord à se procurer des armes ainsi que des provisions, ensuite à s'attacher plusieurs hommes de cette expédition qui, étant en grande partie des criminels et des vagabonds, ne demandèrent pas mieux que de s'engager avec Roldan et de mener avec lui une existence de licence et d'oisiveté. Ce ne fut qu'au bout de trois jours qu'Alonzo-Sanchez de Carvajal, qui commandait les caravelles, découvrit la ruse; mais le mal était fait.

Les bâtiments furent d'ailleurs retenus par des vents contraires; alors, il fut convenu qu'un des capitaines de ces navires, nommé Jean-Antoine Colombo, parent du vice-roi, débarquerait avec quarante hommes armés qu'il serait chargé de conduire par terre à San-Domingo. Colombo débarqua, en effet, avec quarante hommes: quelle ne fut pas sa surprise en se voyant abandonné aussitôt, à l'exception de huit d'entre eux, par ses soldats qui, se joignant aux révoltés, en furent reçus à bras ouverts et avec de longs cris de joie. Colombo voyant ses forces considérablement réduites par cette désertion, retourna à bord. Carvajal, pour ne pas donner lieu à de nouvelles désertions, donna le commandement de sa caravelle à son second, fit partir les navires et resta pour chercher à ramener dans le devoir, et Roldan, qu'il avait cru remarquer être quelquefois chancelant dans sa rébellion, et les hommes qu'il avait entraînés; mais tout ce qu'il put obtenir, fut que Roldan lui promit, dès que l'arrivée de Colomb lui serait notifiée, de se rendre à San-Domingo pour lui faire connaître ses griefs et pour ajuster tous les différends. Il écrivit même, dans ce sens, une lettre au vice-roi, que Carvajal se chargea de lui remettre. Ne pouvant obtenir davantage, Carvajal quitta ces lieux, escorté jusqu'à huit lieues de San-Domingo, par six rebelles, et il y trouva le vice-roi qui y était débarqué depuis quelques jours.

En remettant la lettre de Roldan, Carvajal exprima son opinion sur la probabilité de ramener les révoltés; mais ceux-ci se rassemblèrent bientôt dans le village de Bonao, situé dans la vallée de ce même nom, à vingt lieues de San-Domingo, à dix du fort de la Conception, et ils prirent leur quartier général dans l'habitation d'un nommé Pedro Reguelme qui était l'un de ces révoltés. Informé de ces détails, Colomb écrivit à Michel Ballester qui commandait toujours le fort de la Conception, et il lui donna des pleins pouvoirs pour avoir une entrevue avec Roldan, et pour lui offrir amnistie complète s'il voulait se soumettre et se rendre à San-Domingo afin de traiter avec le vice-roi lui-même, sous l'assurance écrite de sa sûreté personnelle. En même temps, il publia une proclamation, par laquelle il annonçait donner passage gratuit à tous ceux qui voudraient retourner en Espagne, espérant par là, débarrasser la colonie de tous les mécontents et de tous les paresseux.

L'intégrité, la loyauté de Ballester en faisaient un choix qui aurait dû être facilement accepté par Roldan; et l'on vit bien clairement, alors, que toutes les protestations de respect de cet insolent factieux envers le vice-roi n'étaient que des moyens de gagner du temps et de rendre sa position meilleure: il répondit effectivement qu'il n'entendait traiter que par l'intermédiaire de Carvajal, dont, disait-il, il avait appris à apprécier la droiture à Xaragua.

Colomb pensa alors à recourir aux armes, mais avant d'y faire un appel définitif, il voulut connaître combien il pourrait ranger de soldats sous son drapeau; or, il obtint ainsi la fâcheuse assurance que, excepté soixante-dix militaires fidèles au devoir, tous se rallieraient à Roldan, sous les ordres de qui ils avaient à espérer une vie de brigandage et de sensualité. Colomb se garda donc bien de mettre en trop grande évidence l'exiguïté du chiffre numérique de ses partisans, et quelque cruel qu'il fût pour lui de ménager un misérable comme Roldan, il fut obligé de temporiser. Quelle pénible extrémité cependant, pour un homme d'honneur comme Colomb, d'être si souvent forcé de tendre une main amie à un individu qu'il ne pouvait que mépriser, et qui, lui-même, semblait se faire un jeu de son déshonneur!

Le vice-roi se borna donc, pour le moment, à activer le départ de cinq de ses navires pour purger l'île du plus grand nombre possible de mécontents, afin de diminuer par là les chances qu'il voyait à ce qu'ils se ralliassent à Roldan s'ils restaient plus longtemps à portée de ses excitations. Il écrivit, par cette occasion, à ses souverains, à qui il envoya une carte ainsi qu'une description de la partie du vaste continent qu'il avait découverte, et il y joignit les perles magnifiques qu'il s'y était procurées dans ses entrevues avec les naturels. Il n'oublia pas de leur faire connaître tous les détails de la rébellion de Roldan, qu'il dépeignit comme provenant principalement d'un démêlé entre l'Adelantado et lui; et, pour que l'affaire fut bien instruite, il pria Leurs Majestés d'envoyer dans la colonie un fonctionnaire versé dans les matières juridiques, avec le titre de premier juge.

Roldan ne manqua pas aussi de profiter de cette occasion pour écrire en Espagne, ce qu'il fît en accusant, comme toujours, Colomb d'injustice et d'oppression. Rien cependant ne prouvait mieux le désir du vice-roi d'être à l'abri de ces reproches que la demande qu'il faisait de voir les attributions de la justice distraites de son pouvoir, et remises entre les mains d'un juge expérimenté nommé par la couronne. On verra, cependant, que les imputations articulées par un traître et envenimées par l'odieux Fonseca qui détestait toujours en Colomb un étranger et un homme dont les services éclatants avaient acquis une grande faveur auprès de Leurs Majestés, finirent par faire beaucoup trop d'impression sur leur esprit.

Après le départ des navires, le vice-roi reprit ses négociations avec Roldan, il alla même jusqu'à lui écrire avec une bonté marquée: il lui rappela l'ancienne confiance qu'il s'était plu à avoir en lui, il lui dit qu'il était prêt à renouer ses anciennes relations avec sa personne, il l'invita fortement, au nom de son ancienne réputation elle-même qui était bien connue du roi, à ne pas persister dans la ligne fâcheuse de conduite qu'il tenait, et il renouvela l'assurance qu'il pouvait venir s'expliquer avec lui, sous la garantie formelle de l'inviolabilité de sa personne.

Il s'agissait de savoir qui porterait cette lettre; Roldan avait déclaré qu'il n'avait confiance qu'en Carvajal, et l'on représentait à Colomb que cette préférence exclusive était de nature à créer de violents soupçons contre la fidélité de cet officier. Le vice-roi prit alors son parti avec sa grandeur d'âme habituelle, et il ne voulut s'en rapporter qu'à lui seul. Il fit donc appeler Carvajal, le questionna franchement, noblement; et, ayant acquis la conviction de sa loyauté, il lui confia la mission difficile d'entamer la négociation avec Roldan.