On comprend combien l'émissaire de Colomb eut de peines et essuya d'humiliations dans le cours de cette affaire. Il finit cependant par obtenir que Roldan écrivit au vice-roi et, de plus, qu'il eût une entrevue avec lui. Les révoltés sentaient leur force, et ils exigeaient les choses les plus extravagantes. Sur ces entrefaites, Michel Ballester écrivit au vice-roi; il l'informa que le parti des rebelles augmentait à tel point qu'il n'y avait d'autre parti à prendre qu'à accepter leurs conditions quelles qu'elles fussent. «Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Altesse, disait-il en terminant sa lettre, que les soldats eux-mêmes de la garnison du fort que je commande, sont en voie continuelle de désertion, et que je pense qu'à moins d'un prompt arrangement, qu'à moins de l'embarquement prochain des insurgés pour la métropole, non-seulement l'autorité de Votre Altesse, mais aussi son existence courent le plus grand danger. Certainement, je saurai mourir à mon poste et vous défendre jusqu'à la dernière goutte de mon sang; mais j'aurai si peu d'imitateurs, que notre résistance et la vôtre ne pourront certainement pas conjurer le danger.»
Quelque triste et affligeant que fût le contenu de cette lettre, l'esprit se repose pourtant avec plaisir sur les beaux sentiments professés par cet honorable militaire qui brille avec beaucoup d'éclat au milieu de tant de révoltes, de trahisons, d'entraînements funestes; et l'on aime à voir un loyal soldat qui après avoir tracé d'une main affligée, les défaillances, les torts de ses compatriotes coupables ou égarés, retrouve toute la trempe de son caractère pour exprimer son dévouement inaltérable, son attachement à ses devoirs qu'il préfère à la vie, et pour s'engager jusqu'à la mort, à défendre l'autorité et la personne de son chef.
Tant de motifs décidèrent Colomb à faire un arrangement avec les révoltés: il fut stipulé que Roldan et ses adhérents s'embarqueraient au port de Xaragua, pour l'Espagne, sur deux navires qui seraient prêts à prendre la mer dans cinquante jours au plus tard; qu'ils recevraient tous un certificat individuel de bonne conduite et une garantie pour leur solde jusqu'au jour du départ; que des esclaves leur seraient donnés, comme on l'avait fait pour certains colons, en considération de services rendus; que ceux d'entre eux qui avaient des Indiennes pour femmes pourraient les emmener en lieu et place de même nombre d'esclaves; que les propriétés qui leur avaient appartenu et qui avaient été séquestrées, leur seraient restituées, et qu'il en serait de même des avantages qui avaient précédemment été faits à Roldan.
Cet odieux traité, qu'on ne pouvait même se flatter de voir accompli, était d'une nature si révoltante qu'on a de la peine à se figurer que Colomb n'eût pas préféré s'exposer à toutes les conséquences possibles, qu'à l'obligation de le signer. Pour nous, nous aimerions infiniment mieux que le vice-roi, plutôt que de courber la tête sous des exigences si mortifiantes, eût quitté une colonie où il lui était devenu impossible de rétablir l'ordre si profondément troublé par les factieux, et que, la lettre de Ballester à la main, il fût allé demander aux souverains espagnols la faveur d'être remplacé dans un commandement qu'en sa qualité d'étranger qui inspirait de si funestes préventions, il ne pouvait plus exercer avec avantage, soit pour la colonie, soit pour la métropole. On a prétendu que Colomb avait à cœur d'envoyer son frère l'Adelantado en exploration vers le continent qu'il avait découvert, pour y recueillir des renseignements plus précis, et qu'il lui aurait fallu renoncer à ce dessein, s'il ne pacifiait pas la colonie: mais tout n'était-il pas bouleversé; et, en accordant deux navires à Roldan, lui restait-il assez de ressources pour donner suite à l'expédition projetée? D'ailleurs, la découverte du continent était faite; aucun autre que lui ne pouvait y prétendre et cela devait lui suffire. À lui, en effet, l'honneur insigne d'y avoir abordé le premier; à d'autres, le soin de glaner après lui et de coloniser les beaux pays dont il avait ouvert l'entrée aux nations émerveillées!
Quoi qu'il en soit, Roldan et ses bandits se rendirent à Xaragua, et le vice-roi, laissant temporairement le commandement à son frère Diego; partit avec l'Adelantado pour visiter les forteresses et pour rétablir les choses sur leur ancien pied.
Cependant, quelques détails inévitables et de très-mauvais temps retardèrent les deux navires au delà de l'époque convenue. Il en résulta des plaintes; on allégua que les bâtiments étaient mal armés; que les délais avaient eu lieu à dessein et il s'ensuivit un refus de s'embarquer. De nouvelles conditions étant même demandées par ces misérables, il faillit ouvrir d'autres négociations. Sans doute que Roldan pensant à sa conduite passée, avait réfléchi qu'il serait imprudent à lui de retourner en Espagne; sans doute aussi que la canaille qui l'accompagnait répugnait à quitter la vie de licence et de désordre qu'elle menait; et l'on dut voir bientôt combien il serait difficile d'amener tous ces vauriens à délivrer l'île de leur présence impure.
Au milieu de ces difficultés, le vice-roi reçut une lettre d'Espagne en réponse à celles où il avait dépeint le fâcheux état de la colonie, cette lettre était écrite par Fonseca qui se bornait à lui dire que cette affaire ne pouvait pas être traitée immédiatement, attendu que les souverains entendaient la régler eux-mêmes. Il pensa d'après cela que l'astucieux directeur des affaires d'outre-mer voulait laisser les esprits s'envenimer de plus en plus, et qu'il était disposé à ne rien faire, soit pour améliorer la situation de l'île, soit pour faire disparaître les difficultés dans lesquelles Colomb se trouvait enveloppé.
Le vice-roi ne voyant rien de plus pressé que le départ de Roldan, espéra le décider à l'effectuer en allant lui-même, vers la fin du mois d'août 1408, au port d'Azna où il se rendit sur deux caravelles, accompagné des personnages les plus importants qui lui étaient restés dévoués. Loin d'être sensible à cette démarche, l'infâme Roldan affecta des airs de hauteur, comme si c'eût été à lui de dicter des conditions: il demanda que des terres fussent concédées gratuitement à ceux de ses partisans qui voudraient rester à Hispaniola, et qu'il fût, lui-même, rétabli dans ses fonctions d'alcade-major.
L'âme est abreuvée de dégoûts à l'aspect de tant de noirceurs, de bassesses et de perfidies; et l'on ne peut que plaindre Colomb lorsqu'on apprend qu'abandonné de presque tous, et ne trouvant nulle part ni un appui ni un conseil, il se crut forcé de signer encore un traité qui garantissait aux insurgés leurs nouvelles et insolentes demandes. Il est vrai qu'on lui avait donné l'avis que ses propres adhérents songeaient à s'emparer de la province de Higuey où ils avaient l'intention de se déclarer indépendants. Toujours est-il qu'il consentit encore une fois aux exigences toujours croissantes des rebelles; et quoique, dit-on, il eût l'intention de renier plus tard ce nouveau traité comme lui ayant été arraché par une force à laquelle il ne pouvait pas résister dans ce moment, il n'en est pas moins vrai que ce même traité reçut immédiatement un commencement d'exécution, et qu'une fois Roldan réintégré dans son emploi, il y déploya toute l'arrogance qu'on pouvait supposer devoir éclater chez un homme aussi entier et aussi peu délicat que lui.
Quelle tâche pour Colomb que d'avoir à lutter contre l'insolence de cet odieux personnage, que d'avoir à ramener à San-Domingo, ce ramassis d'êtres éhontés à qui il fallut assigner des portions de terrain, accorder des esclaves indiens provenant des prisonniers de guerre, et indiquer des résidences choisies, soit à Bonao, soit sur différents points de la Vega Real, naguère le théâtre des exploits de Colomb, de l'Adelantado et d'Ojeda!