Le vice-roi fit en même temps un arrangement avec divers caciques voisins, qui durent désigner un certain nombre de leurs sujets, pour travailler, à certaines époques, à la culture des terres des Espagnols. Ce fut une sorte de service féodal qui devint l'origine des fameux Repartimientos ou des distributions et levées d'Indiens libres, instituées pour aider les colons, et dont, par la suite, ceux-ci abusèrent tellement dans toutes leurs possessions transatlantiques, qu'elles finirent par avoir pour résultat, l'extermination de la race indigène en général, et plus rapidement encore de celle de l'île d'Hispaniola. Mais de quoi n'ont pas alors abusé les Espagnols dans ces pays; quelles autres scènes y ont-ils présentées que celles de la violence, de la jalousie, de la rapine, des dissensions intestines; et, en analysant ce qui se passait sous l'administration de Colomb qui avait tant de talents, tant de génie, et qui était animé de si excellentes intentions, comme il était facile de prévoir dès lors, que même sur les points où la puissance espagnole pourrait d'abord le plus s'élever, elle tomberait bientôt en dissolution!
Roldan obtint pour sa part plusieurs terres dans le voisinage d'Isabella, qu'il réclama comme prétendant lui avoir appartenu avant sa révolte; en outre, une très-belle ferme royale, située dans la Vega, connue sous le nom de La Esperanza; plus des propriétés étendues dans la province de Xaragua avec des Repartimientos; plus enfin certains droits à prélever des provisions de bouche sur les indiens.
Un des premiers actes de cet homme absolu, prétendant agir en sa qualité d'alcade-major, fut de nommer Pedro Reguelme, un de ses plus actifs partisans, alcade de Bonao. Colomb en fut fort choqué, car il vit dans cette nomination une usurpation de pouvoirs et une atteinte formelle portée à son autorité de vice-roi; il le fut bien plus encore, quand il apprit que Reguelme, sous prétexte de bâtir une ferme, élevait sur la crête d'une colline un édifice assez solidement construit pour pouvoir être facilement converti en forteresse. Roldan n'était pas étranger à l'idée de cette construction qu'il regardait comme un lieu de refuge en certains moments prévus. Toutefois, Colomb ordonna impérieusement que les travaux fussent immédiatement discontinués sur ce point et ils le furent.
Voyant une apparence de tranquillité rétablie dans la colonie, le vice-roi songea à retourner en Espagne, pour expliquer à ses souverains, mieux qu'il ne pouvait le faire dans sa correspondance, quel était l'état véritable de l'île; mais les maladies sévissaient alors, et il ne crut pas pouvoir quitter le pays dans un moment aussi critique. Il se contenta d'expédier deux caravelles où il donna toutes facilités aux soldats de Roldan de s'embarquer. Plusieurs s'y décidèrent; ils emmenèrent avec eux, soit les esclaves qui étaient devenus leur propriété par la teneur des traités, soit des filles de caciques qu'ils étaient parvenus à persuader d'unir leurs destinées aux leurs et de quitter leurs familles pour les suivre en Espagne.
Colomb écrivit par cette occasion à Leurs Majestés. Comprenant parfaitement que ses stipulations avec Roldan seraient critiquées, il s'appliqua à démontrer que lui ayant été arrachées par la violence, elles ne liaient nullement la couronne; il réitéra sa demande de la désignation d'un juge suprême pour rendre la justice dans la colonie; il désira qu'un conseil dont les membres seraient nommés en Europe, fût organisé dans l'île pour délibérer sur les points importants; il demanda qu'il fût pourvu à certains emplois des finances, et que les pouvoirs de tous fussent assez bien définis, pour qu'il n'y eut ni empiétements dans l'autorité, ni difficultés quant aux rangs, honneurs et priviléges; enfin, sentant l'influence d'un âge avancé, il priait Leurs Majestés de lui envoyer son fils Diego, toujours page à la cour mais dont la raison commençait à se développer, afin de l'initier aux affaires et d'être aidé par lui dans l'accomplissement de ses devoirs. Son second fils Fernand était aussi à la cour et il devait également aux bontés de la reine d'être page; mais il était trop jeune pour que son père pensât à l'appeler auprès de lui.
Malgré le moment de calme qui semblait régner en ce moment, et dont, après tant de bouleversements, on aurait pu croire que chacun devait désirer la continuation, la mesure n'était pas comblée, les ennemis de Colomb n'étaient pas satisfaits: leur jalousie odieuse, leurs menées iniques, leurs trames criminelles continuaient à s'ourdir sous la direction de l'exécrable Fonseca; et nous aurons bientôt à dire comment cet infâme personnage parvint à outrager toutes les lois de la justice, de l'honneur, de l'humanité, et à faire peser sur Colomb le poids de la haine la plus ignominieuse qui ait pu couver dans le cœur du plus grand monstre d'hypocrisie et de méchanceté qui ait jamais existé!
On commençait à peine à respirer dans la colonie, et l'on avait atteint l'année 1499, lorsque le vice-roi reçut la nouvelle que quatre bâtiments avaient mouillé dans la partie occidentale de l'île, un peu au delà de l'endroit actuellement appelé Jacquemel, et que les marins de ces bâtiments paraissaient avoir le dessein de couper des bois de teinture et d'emmener des Indiens comme esclaves; mais ce qui surprit le plus Christophe Colomb, fut d'apprendre que cette expédition était commandée par le même Ojeda qui avait donné tant de marques de bravoure, de dévouement à sa personne, et qui, après son exploit de la prise de Caonabo, était retourné en Europe. Il fallait vraiment que les étranges procédés de Fonseca, que l'appui qu'il donnait à quiconque entreprenait de saper l'autorité de Colomb ou de lui créer des embarras fussent bien connus, il fallait être bien sûr de plaire à ce dispensateur des grâces ou des faveurs et de pouvoir agir avec impunité, pour que le mal eût gagné jusqu'au cœur d'un guerrier qui, jusque-là, avait professé tant de respect pour le vice-roi. Il en était cependant ainsi, et c'était bien Ojeda qui, commandant de quatre bâtiments, se présentait sur un point important de l'île et qui prétendait y agir sans contrôle.
Colomb qui, mieux que personne, connaissait l'esprit entreprenant de ce nouvel ennemi, pensa qu'il ne pourrait rien faire sans Roldan qui même pourrait, s'il refusait de se rallier à lui, paralyser ses moyens d'action contre Ojeda; il imagina alors, avec beaucoup de tact, de faire comprendre à Roldan que ce serait une occasion d'atténuer ses torts, et il lui offrit de se charger de s'opposer aux projets du chef de cette expédition. Roldan accepta avec empressement: ses actes séditieux avaient mis en son pouvoir les objets de tous ses vœux; il fit aussitôt la réflexion que font ordinairement les ambitieux ou les perturbateurs lorsqu'ils sont entrés en possession de ce qu'ils ont convoité, que, quelque mal acquises que soient leurs richesses, il est bon, selon eux, de les conserver, et que ce qu'il y a de mieux pour y parvenir, c'est de les placer sous l'égide de bons services rendus qui puissent faire oublier leurs anciennes offenses.
Roldan partit donc de San-Domingo avec deux caravelles; il arriva le 26 septembre à deux lieues du port où les quatre bâtiments d'Ojeda étaient mouillés; il débarqua avec vingt-cinq hommes résolus, apprit qu'Ojeda était parti pour une excursion dans l'intérieur de l'île, et il se posta pour couper la communication entre lui et ses quatre bâtiments.
Dès qu'il put entrer en pourparlers avec Ojeda, il lui demanda pourquoi, sans seulement avoir informé le vice-roi de son arrivée, il avait opéré son débarquement sur un point aussi éloigné et aussi peu fréquenté de l'île. Ojeda répondit avec adresse qu'ayant entrepris un voyage de découvertes, il se trouvait en détresse quand il avait jeté l'ancre, et qu'il ne demandait qu'à réparer ses navires et qu'à obtenir quelques provisions.