Vinrent ensuite d'autres explications privées d'où il résulta qu'Ojeda avait entendu parler, en Espagne, de la découverte, par Colomb, d'un continent très-étendu et des perles magnifiques qu'il avait envoyées, qui provenaient de ce continent; que Fonseca, désirant s'attacher Ojeda pour se servir de lui contre Colomb, lui avait communiqué les lettres du vice-roi aussi bien que les plans et les cartes qu'il avait dressés de ce pays et sur lesquels il avait tracé la route qu'il avait suivie; qu'encouragé par ce même Fonseca, il avait formé une expédition dans laquelle il s'était associé un riche Florentin, nommé Amerigo Vespucci qui avait fait une grande partie des frais de l'armement, et qu'après avoir parcouru tous les lieux visités par Colomb dans les parages de l'Orénoque, il s'était rendu aux îles Caraïbes où, à la suite de plusieurs engagements contre les insulaires, il leur avait fait un grand nombre de prisonniers qu'il comptait vendre comme esclaves sur le marché de Séville. Au surplus, Ojeda protesta de son respect pour le vice-roi, et il affirma qu'aussitôt que ses bâtiments seraient prêts, il appareillerait pour San-Domingo afin de lui rendre ses devoirs. Roldan crut, un peu légèrement sans doute, à cette prétendue assurance; satisfait de ce qui s'était passé, il leva l'ancre, et il retourna avec ses deux caravelles à San-Domingo, pour rendre compte de sa mission.

Mais avant de parler des projets réels d'Ojeda, qui d'ailleurs étaient fort peu en harmonie avec son ancien caractère chevaleresque, tant ses entretiens avec le perfide Fonseca l'avaient perverti! faisons remarquer d'abord que l'autorisation donnée, en Espagne à Ojeda, par le même Fonseca, n'était signée que par lui et nullement par les souverains; ensuite, qu'elle était totalement contraire aux conventions faites avec Colomb, qui aux termes de ces conventions, devait être préalablement consulté sur toute expédition projetée pour le Nouveau Monde, d'autant qu'il s'agissait ici d'un continent qu'il venait de découvrir, et qu'il était d'une justice rigoureuse de lui en réserver la future exploration, ou au moins de lui laisser le choix des premiers explorateurs destinés à marcher sur ses traces.

Pour ne citer qu'un inconvénient d'un pareil procédé, il suffit de dire que cette autorisation qui, d'ailleurs, était, de la part de Fonseca, un manquement formel à ses devoirs envers ses souverains, fut la cause directe de l'idée qu'eut Amerigo de donner à cet immense continent son nom lequel, malgré l'ingratitude qu'il y eût à en déposséder Colomb, fut adopté par l'envieux Fonseca, prévalut ensuite dans un public insouciant, et a fini par être accepté par toutes les nations et à être conservé par elles; tellement l'habitude et les premières impressions ont d'empire sur les hommes! Il est, cependant, certain qu'Amerigo, qui fut toujours un des admirateurs les plus zélés de Colomb, ne crut pas que cette idée pourrait jamais être considérée comme une usurpation préjudiciable au héros de la découverte du Nouveau Monde; mais Fonseca y dut voir une satisfaction donnée à ses sentiments d'envie; or, il n'est pas douteux qu'il n'ait saisi, avec ardeur, ce moyen d'affaiblir la popularité de Christophe Colomb, et qu'il n'ait fortement contribué à maintenir le nom d'Amérique au continent nouvellement découvert. Enfin, soit dessein prémédité, soit caprice de la fortune, Colomb fut déshérité de l'honneur de nommer le Nouveau Monde, et le nom d'Amerigo prévalut. Dérision, peut-on dire, de la gloire humaine dont le grand homme fut victime, mais dont l'heureux Florentin ne fut pas précisément coupable; si donc on peut reprocher une injustice et une ingratitude à ceux qui donnèrent ou qui sanctionnèrent cette dénomination, au moins doit-on en absoudre presque complètement Amerigo!

Loin de songer à faire voile pour San-Domingo, Ojeda se rendit à Xaragua où les anciens corebelles de Roldan, dans l'espoir de gagner à leur cause un homme aussi audacieux, l'accueillirent avec des transports de joie, et lui proposèrent, à défaut de Roldan qu'ils blâmaient sévèrement de se tenir à l'écart actuellement qu'il avait obtenu tout ce qu'il désirait, de se mettre à leur tête pour se faire compter par Colomb un arriéré de solde, qu'il était pourtant totalement impossible au vice-roi de leur payer par suite de la pénurie extrême de ses finances. Ojeda, certain de l'appui de Fonseca et connaissant par lui la décroissance de la faveur de Colomb auprès du roi, accepta; et il proposa de marcher immédiatement sur San-Domingo pour forcer le vice-roi à accéder à cette demande; mais, à l'instant de partir, quelques-uns d'entre ces hommes, et des moins déraisonnables, refusèrent de marcher, alléguant qu'à tout considérer, ils se trouvaient heureux où ils étaient, sans avoir à courir les chances d'une révolte ouverte pour obtenir ce que le vice-roi ne pourrait pas leur payer. Furieux, leurs camarades, plus insatiables, voulurent les contraindre par la violence; alors une rixe opiniâtre eut lieu, plusieurs hommes des deux partis furent tués ou blessés, et la victoire resta à ceux qui voulaient aller à San-Domingo.

Roldan, informé du nouveau projet d'Ojeda, alla au-devant de lui avec quelques soldats bien disposés, et il reçut, chemin faisant, le renfort de son ancien compagnon, Diego de Escobar, accompagné de plusieurs partisans. Ojeda ne pouvant faire tête à ces opposants, revint à bord de ses bâtiments où il saisit l'occasion de faire des débarquements pour inquiéter l'ennemi. Roldan n'en fut pas intimidé; il manœuvra avec intelligence pour ne pas laisser gagner du terrain à Ojeda qui, voyant l'inutilité de ses efforts, finit par se décider à appareiller et à faire voile vers d'autres îles afin d'y compléter une cargaison d'esclaves indiens. Quelle triste issue d'une expédition commandée par un guerrier si brillant quand il servait fidèlement sous les ordres de Colomb!

Les soldats de Roldan, accoutumés à dicter des lois à leur chef pour prix des services qu'ils pouvaient rendre, lui demandèrent bientôt à recevoir en partage la belle province de Cahay, contiguë à celle de Xaragua. Roldan, qui cherchait à se faire une meilleure réputation, se refusa à leurs sollicitations; toutefois, pour calmer leur rapacité, il consentit à répartir entre eux les terres qui lui avaient été concédées à lui-même dans la province de Xaragua.

Pendant les opérations de cette répartition, on vit arriver un jeune gentilhomme nommé Hernando de Guevara, cousin d'Adrien de Moxica l'un des chefs de la révolte précédente, qui avait été banni de San-Domingo à cause de sa conduite licencieuse, et qui était destiné à partir sur les navires d'Ojeda. Il arriva trop tard; mais Roldan, voyant en lui un ancien camarade, le traita avec bonté; il fut même reçu avec distinction chez la belle Anacoana qui, malgré les scènes fâcheuses dont elle venait d'être témoin, avait toujours conservé une grande partialité en faveur des Espagnols: elle avait une fille de douze ou treize ans, mais déjà nubile ainsi que le sont généralement les femmes nées dans ces climats. Cette jeune fille, dont le père était l'infortuné Caonabo, s'appelait Higuenamota et se faisait remarquer par une extrême beauté. Guevara en devint passionnément amoureux. Jeune, d'un physique fort agréable, de manières fort engageantes qui laissaient peu soupçonner la dépravation de ses mœurs, il toucha facilement le cœur d'Higuenamota, et Anacoana, charmée de voir sa fille demandée en mariage par un cavalier qui lui semblait aussi accompli, y donna son consentement.

Mais Roldan, également épris de cette jeune fille, devint extrêmement jaloux de la préférence qu'elle accordait à son rival; aussi exila-t-il Guevara de la province de Cahay. Celui-ci feignit de partir, revint pendant la nuit et se cacha chez Anacoana; il y fut découvert, trouva Roldan implacable, mais se soustrayant à ses menaces, il médita un plan de vengeance consistant à se faire un parti chez les mêmes hommes qui, ayant naguère idolâtré Roldan comme chef de conjurés, le détestaient aujourd'hui qu'il paraissait rentré dans la ligne de ses devoirs. On convint de s'emparer de lui par surprise et de le tuer ou de lui arracher les yeux; toutefois, le complot fut découvert, Guevara fut arrêté avec sept de ses complices sous les yeux d'Higuenamota et de sa mère, et ils furent envoyés à San-Domingo pour y être retenus prisonniers dans la forteresse.

Adrien de Moxica, en apprenant cette arrestation, se rendit au milieu des anciens révoltés de Bonao où se trouvait le nouvel alcade, Pedro de Reguelme, dont il réclama un appui qui fut promptement accordé. Moxica, se trouvant à la tête d'une force assez imposante, se proposa non-seulement de délivrer son cousin, mais de pousser la vengeance jusqu'à tuer Roldan et même le vice-roi.

Colomb était au fort de la Conception quand il fut informé de ces détails, et il n'y disposait que d'un nombre insignifiant de soldats. Il jugea bientôt que son salut ne pouvait dépendre que de mesures promptes et vigoureuses: on sait qu'alors il n'hésitait jamais; il ne trouva qu'une dizaine d'hommes dévoués à le suivre; il les arma cependant, partit la nuit, arriva à l'improviste au milieu des conjurés et il s'empara de Moxica ainsi que de plusieurs des principaux chefs de ce parti qu'il emmena au fort de la Conception. Il était indispensable de faire un exemple qui pût inspirer une terreur salutaire, et mettre un terme à ce parti pris de révoltes continuelles qui éclataient sous le moindre prétexte. Le vice-roi tenait entre ses mains un des grands instigateurs de ces troubles, l'occasion était bonne; il valait mieux frapper un des hommes marquants de ces rébellions, que des malheureux qui, souvent, ne s'écartent de leur devoir qu'en cédant à des instances auxquelles ils ne savent pas résister; il ordonna donc que Moxica fût pendu au haut de la forteresse. Le condamné demanda un confesseur qui vint aussitôt; mais au lieu de s'accuser de ses fautes, il se laissa entraîner à proférer à haute voix des imputations atroces contre plusieurs Espagnols, contre Colomb lui-même, à tel point que l'indignation publique ne pouvant être contenue, il fut jeté du haut des remparts et mourut au pied du fort.