Cet acte de sévérité eut d'heureuses suites: Pedro Reguelme fut surpris, caché dans une caverne du pays de Bonao, et fut conduit à la forteresse de San-Domingo. Les autres conspirateurs s'enfuirent dans la province de Xaragua, où ils furent vigoureusement poursuivis par l'actif Adelantado que secondait Roldan; la plupart furent saisis et bientôt les factieux furent complètement subjugués.
Libre de soucis de ce côté, Colomb songea à reprendre son projet de l'exploration du continent qu'il avait découvert, et de l'établissement d'une pêcherie pour arriver à la possession des perles qui gisaient dans les eaux de ce pays; mais hélas! combien ses espérances furent encore trompées, comme ses plans furent cruellement bouleversés! Dans ses méditations, il ne voyait que des succès, des richesses, des trésors de toute espèce pour l'Espagne; il touchait cependant au moment où cette même Espagne, devenue ingrate, allait le plonger dans les plus grandes infortunes, lui arracher ses honneurs, le dépouiller de ses avantages si rudement acquis par ses travaux, son génie, ses efforts, et le rendre un des exemples les plus frappants des vicissitudes humaines.
Il n'arrivait pas un navire du Nouveau Monde en Espagne, que, par suite des instigations de Fonseca, les calomnies les plus odieuses ne fussent répandues sur le compte de Colomb. C'était, disait-on, un étranger qui n'avait en vue que ses intérêts particuliers et qui n'agissait nullement selon ceux de la métropole; puis on prétendait qu'il voulait se faire proclamer roi de ces contrées, ou tout au moins les faire passer, pour des sommes considérables, entre les mains d'un autre souverain, ajoutant, à cet égard, tout ce que l'on savait pouvoir le mieux exciter le mécontentement du roi Ferdinand qui était fort jaloux de son pouvoir et surtout très-méfiant; on alléguait que ces pays coûtaient fort cher au trésor public et qu'ils ne lui rapportaient à peu près rien du tout; il s'ensuivait ou que les tableaux séduisants de l'opulence de ces contrées étaient faux et avaient été fort exagérés par Colomb qui, alors, avait sciemment trompé Leurs Majestés, ou qu'il était inhabile à gérer les affaires de ces mêmes contrées. Ensuite, on faisait retentir bien haut les plaintes de ceux qui, en revenant, réclamaient, à tort ou à raison, des arriérés de solde que le vice-roi avait sans doute, selon eux, retenus à son bénéfice; on vit même un jour une cinquantaine de ces misérables suivre le roi lors d'une de ses promenades à cheval, et lui montrer quelques grappes de raisin qu'ils tenaient à la main, criant que c'était la seule alimentation qui leur fût permise par l'effet des fausses promesses de Colomb; et, comme ils virent passer ses deux fils qui étaient pages à la cour: «Voilà, s'écrièrent-ils, les enfants, magnifiquement traités dans les palais de nos souverains, de celui qui a découvert une terre de vanité et de déception, propre seulement à servir de tombeau aux Espagnols!»
Tout cela était absurde, extravagant, facile à réfuter si l'on avait pu ou voulu établir une discussion calme ou sérieuse sur tous ces points; mais c'est ce que Fonseca ne voulait pas; il cherchait, au contraire, en toute occasion, à donner du poids à ces ridicules imputations; et, à force d'y revenir, il gagnait toujours du terrain. Enfin, il fallut que ce fût bien fort, puisque la magnanime Isabella elle-même se laissa aller à avoir quelques doutes: «Colomb et ses frères sont des hommes honnêtes, dit-elle un jour, du moins j'aime à le penser; mais ils peuvent errer; et, en se trompant, fût-ce de bonne foi, on est exposé à causer autant de tort à l'État que si l'on était réellement incapable ou méchant.» La reine, il est vrai, n'émettait, en parlant ainsi, que de simples suppositions; mais le roi était plus affirmatif et il se disait convaincu. On avait remarqué plusieurs fois qu'il ne s'exprimait plus sur le compte de Colomb avec son ancienne cordialité, et que, depuis que la domination des terres découvertes était un fait bien accompli et entièrement en sa faveur, il regrettait les pouvoirs étendus qu'il lui avait conférés.
Il prit donc la fatale et injuste résolution d'envoyer à Hispaniola un personnage qui eût à rechercher quelle était la situation véritable de l'île et à y prendre le commandement si la nécessité lui en était démontrée. Dans l'état actuel des affaires, c'était un moyen certain, quoique détourné et indigne d'un souverain, de poser en principe la destitution de Colomb; encore, si l'on s'était contenté de le destituer! On reconnaît bien, dans ces actes détestables, le machiavélisme de Fonseca qui y avait pris effectivement la part la plus active, et qui s'empressait de les faire mettre à exécution.
Les ordres furent donc écrits, les instructions furent dressées; mais Fonseca rencontra un obstacle qu'il ne put pas alors briser. Ce fut la volonté de la reine, qui, en voyant la dureté d'un procédé aussi exorbitant contre un homme pour qui elle avait conçu tant de reconnaissance et d'admiration, déclara, lorsqu'on lui présenta ces pièces à signer, qu'à l'instant de prendre un parti si excessif, sa main se refusait à les revêtir de son nom, et qu'elle ne pouvait encore s'y résoudre. Honneur et gloire à la reine, qui, une fois de plus, fut bien inspirée en cédant aux excellents mouvements de son cœur généreux!
Cependant, les bâtiments qui portaient les complices de Roldan arrivèrent; on vit alors le roi, lui-même, s'oublier au point de donner son approbation à la conduite de Roldan, et des éloges à ceux qui l'avaient imité. Jusque-là, Isabelle serait restée dans les mêmes sentiments vis-à-vis de Colomb, mais on se souvient que le vice-roi s'était cru obligé de laisser emmener par ces misérables, des esclaves indiens et même des jeunes filles qui arrivèrent avec eux, les unes étant enceintes, les autres déjà mères, et toutes dans un état de misère difficile à décrire.
Tout cela, dit-on à la reine, avait été fait sciemment et volontairement par les ordres exprès de Colomb. Sa sensibilité s'en émut, sa dignité de femme s'en trouva offensée: «Qui donc, s'écria-t-elle, a pu donner à Colomb le droit de disposer de mes sujets et de mes vassaux; j'ordonne que tous les Indiens qui se trouvent en Espagne soient ramenés dans leur patrie, je veux qu'on y reconduise aussi ces jeunes femmes avec toutes sortes de soins ou d'égards, et j'entends que de semblables faits ne se renouvellent plus!»
Fonseca voyant quelle était l'indignation de la reine mit aussitôt sous ses yeux une lettre que le vice-roi avait écrite, dans laquelle il établissait son opinion, qui, au surplus, était généralement partagée alors, excepté par Isabelle qui avait tant devancé son siècle, que l'esclavage des prisonniers indiens devait être maintenu pendant quelque temps encore, dans l'intérêt de l'occupation générale; il sut si bien profiter de la disposition d'esprit où se trouvait la reine en ce moment, qu'il la fit consentir à la mesure de l'envoi d'un haut commissaire chargé de porter ses investigations sur l'administration de Colomb, et de le remplacer dans ses fonctions s'il était reconnu coupable.
Le personnage qui fut désigné pour cette mission fut choisi et présenté par Fonseca; on peut penser qu'il n'était ni impartial, ni favorable à Colomb. Ce fut Don Francisco de Bobadilla, officier de la maison du roi et commandeur de l'ordre militaire et religieux de Calatrava. Fonseca put alors donner un libre cours à sa haine jalouse, et nous allons dire comment il se déshonora à tout jamais en cherchant à satisfaire cette honteuse passion.