Colomb fut attendri jusqu'aux larmes en entendant des paroles si différentes de celles qu'on lui adressait depuis l'arrivée de Bobadilla; il releva alors majestueusement son front qu'il avait tenu appuyé contre une de ses mains, et ce fut en ces termes qu'il remercia Villejo:

«Villejo, vous avez un noble cœur; il me tarde de me trouver sur le pont d'un bâtiment dont l'air sera purifié par l'effet de votre présence, par celle de vos braves marins; ne perdons pas une minute, partons, je vous suis, et laissons cette terre qui m'est devenue si inhospitalière.»

Les navires appareillèrent dans le mois d'octobre; à peine eurent-ils perdu la côte de vue, que Villejo voulut faire enlever les chaînes de Colomb; mais il s'y refusa obstinément en disant avec fierté:

«Leurs Majestés m'ont enjoint d'obéir strictement aux ordres de Bobadilla; c'est en s'appuyant sur leur autorité qu'il m'a fait charger de fers, je dois donc les garder jusqu'à ce que nos souverains en ordonnent autrement; je les conserverai ensuite comme des souvenirs de mes services et de mes infortunes.»

Fernand, second fils de Colomb, qui, ainsi que nous l'avons déjà mentionné, fut l'historien de son père, affirme avoir, depuis lors, toujours vu ces chaînes dans le cabinet de Colomb, qui, à l'époque de sa mort, demanda qu'elles fussent ensevelies avec lui: c'était un appel qu'il faisait à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude dont il avait été la victime; c'était comme s'il avait voulu présenter au ciel les preuves de la méchanceté des misérables qui l'avaient si outrageusement persécuté.

Malgré le refus de Colomb, Villejo n'en fut pas moins très-bien inspiré; l'histoire, qui a mission de flétrir les lâches, les infâmes et les persécuteurs, doit aussi préconiser ceux qui ont agi avec noblesse, désintéressement, abnégation et grandeur. Que Villejo soit donc glorifié pour sa belle conduite, et n'oublions pas de mettre presque sur la même ligne, son second, Andreas Martin, qui témoigna, pendant toute la campagne, la plus vive sympathie pour l'illustre captif et qui ne cessa de lui prodiguer les marques les plus sincères d'attentions et de respect! La traversée fut courte, exempte de mauvais temps. Elle fut en quelque sorte dirigée par Colomb à qui Villejo soumettait toujours ses vues; et ce fut à Cadix que Villejo aborda avec Colomb toujours chargé de fers, mais qui supporta très-stoïquement cette épreuve pourtant si douloureuse.

Il y eut un long cri d'indignation poussé à Cadix lorsqu'on y apprit que Colomb y arrivait avec ces mêmes fers; et ce cri eut un retentissement qui se propagea en Espagne avec autant de rapidité que l'avait fait la nouvelle de son retour triomphant après son premier voyage. Nul ne voulait connaître ni seulement écouter quels en étaient les motifs réels ou supposés: Colomb était ignominieusement renvoyé du Nouveau Monde qu'il avait eu la gloire de découvrir; c'en était assez pour exalter l'opinion publique du pays, qui se montra on ne peut plus exaspérée de l'indigne affront dont on avait abreuvé un aussi grand cœur que celui de Colomb. Ainsi, tous les soins que s'était donnés Bobadilla pour chercher à indisposer la nation contre notre illustre marin par les lettres particulières qu'il avait écrites afin qu'elles fussent lues et répandues, ces soins furent entièrement perdus; les lettres furent, au contraire, tenues secrètes ou détruites: elles auraient été déchirées avec colère, si l'on s'était permis d'en proposer la lecture à qui que ce fût.

Christophe Colomb ne sachant pas exactement jusqu'à quel point les souverains espagnols avaient autorisé Bobadilla dans l'indigne traitement qu'on lui avait fait subir, avait pensé qu'il n'était pas dans les convenances qu'il leur écrivît immédiatement, mais il avait adressé une lettre détaillée à une dame de la cour qui avait été gouvernante du prince Juan pendant son enfance, qui était l'une des personnes les plus aimées d'Isabelle, et qui avait constamment porté l'intérêt le plus vif à tout ce qui concernait Colomb ainsi que ses deux fils, toujours pages à la cour. Cette lettre arriva à Grenade où étaient alors Leurs Majestés, au moment même où de violents murmures sur le sort de Colomb éclataient jusque dans l'Alhambra qui était le palais de leur résidence.

«Quel est donc ce bruit inaccoutumé, dit la reine d'un air étonné, et pourquoi cette explosion soudaine de mécontentement?»

Comme Isabelle prononçait ces mots, entra chez elle l'ex-gouvernante de son fils, tenant la lettre de Colomb ouverte à la main, et qui lui dit: