Quoique blessé au dernier point dans sa dignité, il n'hésita pas et il partit sans emmener presque aucune suite. Bobadilla fit quelques sortes de préparatifs militaires pour recevoir Colomb, comme s'il avait paru craindre qu'il n'en eût appelé aux caciques de la Vega pour l'aider à conserver ses pouvoirs. De plus, il avait fait arrêter Don Diego, et, sans aucun motif allégué, il l'avait fait mettre aux fers à bord d'une caravelle.

Poursuivant le cours de ses violences, dès que Colomb fut arrivé, il le fit également arrêter, mettre aux fers et enfermer dans un fort. Cet outrage immense fait, sans aucune autre raison que sa volonté personnelle, à un homme d'une apparence ainsi que d'un caractère si vénérables et qui avait rendu des services si éminents à l'Espagne, parut si énorme, que nul ne voulut prendre la charge de le consommer, et que ce fut un des domestiques de Bobadilla qui eut cette triste mission. Las Casas a consigné, dans ses écrits, l'infâme nom de ce vil mercenaire qu'il dépeint comme un type d'insolence: il s'appelait Espinosa. Colomb tendit les mains et les pieds à ce stipendié, et il n'opposa que le dédain et le mépris à tant d'injustice et d'ingratitude.

Colomb se soumit donc sans résistance, et même sans se plaindre de l'arrogance d'un être aussi violent et aussi mal inspiré que l'était Bobadilla: il se garda bien d'accuser Leurs Majestés qu'il pensait bien devoir un jour éprouver une grande indignation, lorsqu'elles sauraient jusqu'à quel point Bobadilla avait durement agi contre lui. Il adhéra, enfin, sans récriminer aux iniquités criantes de Bobadilla et il poussa la magnanimité jusqu'à écrire à son frère Don Barthélemy, qui était à Xaragua à la tête d'un corps de troupes armé, de se soumettre aussi; Don Barthélemy licencia aussitôt ses soldats, se dirigea paisiblement vers San-Domingo et n'y arriva que pour être également mis aux fers et transféré sur une caravelle, autre que celle où était détenu Don Diego. Bobadilla ne voulut se donner la honte de voir ni Colomb ni aucun de ses frères, et il les fit emprisonner en se contentant de faire savoir qu'il tenait ses instructions de Fonseca.

Ce fut ainsi que ces deux hommes, l'un l'âme de ces affreuses machinations, l'autre le servile instrument de son horrible chef, procédèrent pour consommer la ruine de celui qui avait découvert l'île et qui y avait gagné la grande bataille de la Vega Real; eux dont l'un ne devait parler, ne devait étendre sa main épiscopale que pour concilier, que pour bénir au nom d'un Dieu de paix, de mansuétude et de charité; et dont l'autre, chargé de rendre la justice en ne consultant que sa conscience, profanait ce saint nom de justice en n'écoutant que les passions dont il se faisait l'écho, et en ne faisant servir son pouvoir que pour plaire lâchement à celui qui l'avait fait nommer pour accomplir ces attentats inouïs!

Honte! oui, cent fois honte et exécration sur le méprisable Fonseca! Honte! cent fois honte et exécration sur son lâche acolyte Bobadilla! et puissent leurs noms ne passer à la postérité que flétris par tous les cœurs honnêtes et généreux! On vit ainsi le génie, le dévouement, les grands services, l'élévation de caractère chargés de fers dans les personnes de Colomb ainsi que de ses frères; et, pour pendant à ce triste tableau, on vit la lâcheté, l'ignominie, la haine, la trahison, la perfidie triompher dans les personnes odieuses de Fonseca et de Bobadilla. Nous le répétons donc avec une émotion que rien ne pourra jamais affaiblir: «Honte! cent fois honte et exécration à tout jamais, sur Fonseca et sur Bobadilla!»

Les plus mauvais jours du temps d'Aguado furent alors mille fois surpassés: on alla jusqu'à accuser le pieux et intègre Colomb de s'être opposé à la conversion des naturels, pour avoir le prétexte de les faire vendre comme esclaves, et d'avoir caché et détourné à son profit une grande quantité de perles de la côte de Paria qui auraient dû figurer dans les valeurs de la couronne. Les plus tarés d'entre les révoltés furent admis à déposer contre Colomb; Guevara, Reguelme furent publiquement acquittés et déchargés de toute prévention; et, si Roldan conserva son pouvoir, ce fut non pas à cause de son retour à de meilleurs sentiments qu'on eut de la peine à lui pardonner, mais uniquement parce qu'il avait été l'un des premiers rebelles, et qu'il avait donné le fatal exemple de méconnaître le pouvoir et l'autorité du vice-roi.

Il ne restait plus qu'à statuer sur le sort de Colomb et de ses frères; ce fut une tâche facile pour l'infâme Bobadilla et promptement remplie par lui: il ordonna qu'ils seraient conduits en Espagne sur des bâtiments dont on hâta les préparatifs de départ, et que quelques pièces à leur charge rédigées par lui, seraient en même temps envoyées à la métropole. À ces pièces furent jointes des lettres particulières de Bobadilla qui avaient pour but de prouver la culpabilité des prisonniers. Un trait fut ajouté à ces scandales, c'est que l'ordre fut donné de conserver, pendant la traversée, les fers et les chaînes rivés sur les personnes de Colomb, de Barthélemy, de Diego! Jusqu'à un certain point, on pouvait supposer qu'aussi longtemps que ces illustres personnages auraient été à Hispaniola ou dans le voisinage, Bobadilla aurait pu croire possible leur évasion et, dans des vues d'intérêt personnel, leur laisser ces ignobles fers dont il avait eu l'ignominie de les charger; mais il ne pouvait avoir une semblable crainte lorsque les navires auraient atteint le large; et ce ne peut être que par l'effet de la méchanceté la plus noire et la plus injustifiable qu'il put prescrire une mesure aussi détestable.

Alonzo de Villejo fut l'officier chargé d'exécuter les ordres de Bobadilla; ses instructions portaient expressément de ne remettre ses prisonniers qu'à Fonseca en personne, ce qui était une preuve évidente de l'accord qu'il y avait entre ces deux hommes. Villejo se rendit à la prison où était Colomb, et il se présenta à lui en disant qu'il venait le chercher.

«Villejo, lui dit Colomb, vous savez que j'ai souvent bravé la mort et que je ne la crains pas; mais si mes jours doivent être tranchés, je ne demande qu'une seule grâce, c'est qu'il me soit permis d'écrire une lettre à Leurs Majestés pour leur dire que je meurs innocent, et plein de reconnaissance ainsi que de respect pour les facilités qu'elles m'ont données lors du premier voyage pendant lequel j'ai découvert des pays qui me sont devenus si funestes, mais qui pourront être un jour une source intarissable de richesse et de grandeur pour l'Espagne.»

«Excellence, lui répondit Villejo, il est vrai que je tiens mon commandement de monseigneur Fonseca, mais je ne l'aurais pas accepté si ç'avait été pour me déshonorer. J'ai l'ordre de conduire Votre Excellence en Espagne; mais j'en jure par mon épée, dès que vous aurez mis le pied à mon bord, vous serez à l'abri de toute insulte. Malheur à celui qui oserait y manquer d'égards ou de respect à l'homme que les revers accablent si cruellement, mais que je n'admire pas moins comme le plus grand génie de l'humanité!»