Toutefois, le 5 octobre, Colomb atteignit le point de la côte appelé Costa-Rica (Côte-Riche), ainsi nommé, à cause des mines d'or et d'argent contenues dans les flancs de ses montagnes; il y trouva les naturels en possession d'une grande quantité d'ornements de l'or le plus pur. Cette quantité augmenta encore dans le pays appelé Veragua, où on l'assura qu'existaient les mines les plus belles de toutes les contrées avoisinantes. En naviguant le long de ces terres, on l'entretint souvent d'un royaume très-étendu situé à quelques jours de marche dans l'Occident, nommé Ciguare, où les habitants portaient des bracelets, des couronnes d'or, brodaient leurs vêtements avec des fils de ce métal, et en garnissaient en relief leurs meubles et leurs effets. On ajoutait qu'ils étaient armés de boucliers, d'épées, de cuirasses comme les Espagnols; qu'ils avaient des chevaux; qu'enfin, il y avait des ports fréquentés, qu'on y faisait le commerce, et que même le canon y était connu. Colomb crut comprendre, d'après ces narrations d'ailleurs fort confuses, que la mer bordait une grande partie de ce royaume de Ciguare, et que, non bien loin de là, était une magnifique rivière, qu'il se plut à croire pouvoir être le Gange.

On a pu supposer, depuis lors, que, dans ces vagues rumeurs, il était question du royaume du Mexique; mais nous devons nous souvenir que si Colomb se méprit à cet égard et crut soit au voisinage des États du Grand-Kan, soit à celui du Gange, c'est qu'il devait fonder ses raisonnements sur les opinions très-arrêtées de tous les savants de l'époque, qui attribuaient à la circonférence de notre globe une étendue moindre d'un tiers que celle qui a été constatée depuis lors.

Aussi, l'illustre et infatigable navigateur continua-t-il à se livrer, avec opiniâtreté, à la recherche de son détroit, luttant contre les vents, les courants, les difficultés d'une navigation on ne peut plus périlleuse, et ayant à surmonter le mauvais vouloir des Indiens de ces contrées qui se montrèrent plus ou moins hostiles, et qu'on a crus être de la même race que les habitants des îles Caraïbes. À la vue des bâtiments de la flottille, ces Indiens faisaient retentir leurs forêts et leurs montagnes, de cris de guerre, du bruit de leurs tambours ou autres instruments, et ils ne se présentaient, en général, sur le rivage, qu'en troupes considérables, armés de massues, de lances et de sortes d'épées fabriquées avec leur bois le plus dur.

Enfin, après avoir découvert Porto-Bello et doublé le cap Nombre-de-Dios, Colomb atteignit un petit détroit qu'il nomma el Retrete (le Cabinet). C'était un point qu'un voyageur entreprenant, appelé Bastides, venait d'explorer; mais Colomb l'ignorait. Quoi qu'il en soit, ses navires étaient, en ce moment, dans un état si pitoyable, et ses équipages dans une situation si fâcheuse de lassitude et de maladie, que toute sa persévérance dut céder devant l'impérieuse loi de la nécessité, et qu'il fallut songer au retour. Cependant, il voulut donner à son voyage un caractère d'utilité, et il se proposa de se diriger vers la côte de Veragua avec le dessein d'acquérir quelque certitude sur les mines qui paraissaient si abondantes en ce pays. Il y avait loin de là, il faut le dire, à l'accomplissement des vues élevées qui avaient présidé à la grande et glorieuse pensée du but primitif de son expédition; mais puisqu'il était devenu de toute impossibilité de continuer à y donner suite, il était d'un bon esprit de ne pas quitter ces parages sans chercher au moins à trouver une compensation dans les avantages matériels qu'ils pourraient procurer.

Ainsi, malgré ses travaux pour ainsi dire surhumains, le problème géographique d'une si éminente portée qu'il s'était posé et que son âge avancé ne l'empêcha pas de vouloir résoudre lui-même, resta voilé, et l'on ne put pas savoir alors s'il se trouvait un détroit ou un isthme au fond du golfe dans lequel il s'était si intrépidement lancé, ou si les terres qu'il avait devant lui étaient attenantes à celles de l'Asie, ou enfin s'il existait une mer interposée entre ces mêmes terres et les contrées de l'Inde.

On a su, quelques années après, que c'était cette dernière hypothèse qui était la véritable; ce fut un chef de guerriers espagnols nommé Nugnez Balboa qui, en 1513, après avoir traversé le Mexique par terre, vit, le premier, paraître devant ses yeux éblouis le vaste océan qui est connu sous le nom de Mer Pacifique, et que, quelquefois aussi, on appelle Mer du Sud. L'épisode de cette découverte, bien que ce soit ici une digression, mérite d'être rapporté dans cette histoire de la vie de Colomb, car c'est un événement remarquable qui rentre sous plusieurs rapports dans notre sujet.

Ce fut après avoir gravi le sommet d'une éminence, que Nugnez Balboa se trouva spontanément en face d'une immense étendue d'eau dont les ondes paisibles, à peine plissées par le souffle léger d'une brise naissante, brillèrent devant lui sous l'éclat d'un ciel azuré qu'enflammait le soleil le plus radieux. Aucune terre ne bornait cette vaste nappe liquide du côté du couchant. À ce spectacle imprévu, Nugnez Balboa fut saisi d'un saint respect, ainsi que l'est tout homme à qui se révèle, pour la première fois, quelque grande création de la nature. Ses idées furent d'abord confuses et indécises comme celles qui suivent un long sommeil; mais la réflexion vint bientôt les fixer, et il pressentit que l'Océan qu'il venait de découvrir était celui qui baignait, par son autre extrémité, les rivages de l'Inde que le grand Colomb avait cherchés dans cette direction.

L'enthousiasme s'empara de lui à la pensée qu'il avait ainsi complété la découverte de l'immortel navigateur; cédant à cet enthousiasme, il prit son élan, se précipita le long de l'éminence en courant vers la plage qu'il atteignit bientôt et, continuant sa course, il pénétra dans l'onde amère où il s'avança jusqu'à ce que sa poitrine y fût à moitié plongée; en ce moment, il éleva les bras, étendit les mains, redressa fièrement la tête; puis avec l'accent d'un homme inspiré qui prend les cieux à témoin, il s'écria de toute la voix que ses poumons purent lui donner:

«Mer calme et resplendissante, mer mystérieuse, mer si longtemps cherchée! au nom de mon souverain, je prends possession de tes eaux et je te nomme la Mer Pacifique! Heureux celui qui, le premier, franchira ton étendue; heureux celui qui abordera ainsi au continent asiatique! La navigation aura atteint par là sa phase suprême; les peuples de tous les continents seront en relation directe entre eux; et, libres d'échanger leurs produits, ils entreront dans une ère nouvelle qui sera l'honneur de l'humanité!»

Il s'arrêta alors un moment, ensuite reprenant: