La flotte qui avait amené Ovando, était alors dans le port de San-Domingo, et prête à remettre à la voile pour l'Espagne. Il s'y trouvait Roldan, Bobadilla et d'autres ardents ennemis de Colomb; dans la ville elle-même, il y avait aussi plusieurs de leurs adhérents contre lesquels des mesures sévères avaient été prises et qui étaient tous dans un état d'exaspération difficile à décrire. Le bâtiment sur lequel Bobadilla devait effectuer la traversée, était le plus considérable; il y avait fait porter une quantité d'or de très-haute valeur qu'il avait recueillie pendant son usurpation, et dont il espérait faire servir une partie à se faire des amis puissants en Espagne qui le mettraient à même de conserver le reste pour lui. Dans le nombre des présents qu'il destinait pour Leurs Majestés, on voyait une grosse masse d'or vierge, qui est encore citée à cause du poids qu'elle avait, lequel était de trois mille six cents castillanos, équivalents à près de cent mille francs de notre monnaie. Roldan et d'autres aventuriers avaient également fait embarquer beaucoup d'or qui, hélas! était le résultat du travail excessif imposé aux Indiens et de leurs longues sueurs.

C'était le 29 juin que Colomb était arrivé à San-Domingo; il expédia aussitôt un officier au gouverneur pour lui expliquer le but de sa relâche; en outre, il demanda la permission de remonter un peu la rivière dont l'embouchure formait, en quelque sorte, le port, pour y mettre sa flottille à l'abri, parce qu'il prévoyait un ouragan comme devant éclater bientôt. Ovando ne prit conseil que de l'effroi que lui causait la présence de Colomb aussi près du siége de son gouvernement, et il se refusa soit à l'échange d'un de ses navires contre celui de Colomb qui était avarié, soit à la demande fondée sur l'approche d'une tempête que, dans son inexpérience, il traitait de prophétie absurde et menteuse.

Colomb indigné de ne pouvoir s'arrêter un seul moment dans un port qu'il avait découvert, s'éloigna pour chercher un refuge loin des yeux du jaloux Ovando; mais voyant que le mauvais temps devenait de plus en plus imminent, il navigua le long de la côte, espérant y trouver un abri dans quelque baie ou quelque rivière jusqu'alors inexplorée. La flotte de Bobadilla appareilla presque au même moment, sans se préoccuper de l'avertissement de Colomb qui ne se vérifia que trop, deux jours après qu'il eut été donné. L'ouragan fut, en effet, d'une rare furie; les navires de Colomb furent séparés. Il put, à son bord, se maintenir près de terre et y trouver un mouillage; mais les autres bâtiments furent poussés au large et eurent à lutter pendant longtemps contre la rage des éléments. Don Barthélemy ne dut son salut qu'à son expérience et à son énergie; il perdit son grand canot qui fut emporté de dessus le pont par une lame affreuse, et il eut plusieurs avaries; les autres navires souffrirent pareillement beaucoup; enfin, ils se rallièrent tous au port Hermoso, situé à quelques lieues dans l'Ouest de San-Domingo.

Quant à la flotte de Bobadilla, l'ouragan la frappa avec toute sa violence; et, comme elle était beaucoup moins bien manœuvrée que les bâtiments de Colomb, elle éprouva les plus grands désastres. Le navire, entre autres, où se trouvaient Bobadilla, Roldan et les ennemis les plus invétérés de Colomb, coula au fond: tout l'équipage périt! La fameuse masse d'or vierge fut engloutie; plusieurs autres bâtiments furent également perdus; ceux qui purent revenir à San-Domingo étaient dans un état déplorable; un seul enfin se trouva en état de continuer son voyage; ce fut précisément le plus faible de tous, celui à bord duquel se trouvaient quatre mille pièces d'or qui étaient la propriété de Colomb et qui furent rapportées en Espagne par son fondé de pouvoir Carvajal.

Ce terrible événement a été décrit par Fernand, fils de Colomb, et par le vénérable Las Casas, qui fut, par la suite, l'avocat si zélé des Indiens et l'apôtre si renommé de la religion dont il était un des plus dignes ministres; tous les deux le considérèrent comme un de ces jugements redoutables qui semblent quelquefois suppléer à la justice humaine, et comme une punition infligée par la Providence. Tous les deux aussi font ressortir cette circonstance que, pendant que les adversaires les plus actifs de Colomb mouraient presque sous ses yeux en méprisant sa science profonde, le seul navire qui n'eût éprouvé aucune avarie et que la tempête eût, en quelque sorte, pris plaisir à épargner, fut la frêle caravelle qui portait sa propriété. Les équipages, alors très-superstitieux, allèrent jusqu'à dire que l'habile navigateur, par une puissance surnaturelle, avait évoqué l'ouragan et l'avait fait servir à la destruction de ses ennemis. Guarionex, l'infortuné cacique de la Vega, était sur le même navire que Bobadilla et que Roldan, et il y périt aussi.

Ce n'est pas nous qui, en aucun cas, contesterons le savoir de Colomb; nous croyons, cependant, devoir dire, en cette occasion, que nous nous croyons fondé à n'admettre l'infaillibilité absolue d'aucun homme, d'aucun instrument météorologique, d'aucune donnée préalable, d'aucun signe précurseur, en ce qui concerne toute prédiction ou toute annonce sur le temps qu'il fera, non-seulement deux jours, mais même deux heures à l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette occasion, ait remarqué que les nuages des régions supérieures avaient une marche assez prononcée à l'encontre de celle des nuages plus voisins de la terre; qu'il ait observé que les vents alizés faiblissaient, que par intervalles, les brises de l'Ouest prenaient de l'ascendant ou toute autre indication pratique, et qu'il ait jugé prudent de prendre ses précautions et de se mettre à l'abri; nous le concevons facilement, d'autant qu'en marin consommé, Colomb avait l'habitude, qui est celle de tous les chefs prudents, d'avoir toujours la pensée préoccupée de sa route, de son navire, de l'état du ciel et des probabilités du moment! Mais quant à déclarer positivement qu'une tempête devait éclater dans deux jours, nous croyons que c'est au-dessus des facultés humaines, et que ni Colomb ni personne au monde n'a jamais pu le prédire avec certitude!

Après avoir quoique imparfaitement pu réparer ses navires et avoir renouvelé sa provision d'eau et de bois de chauffage, Colomb mit le cap sur le continent qu'il avait découvert; mais les calmes survinrent et les courants le portèrent jusqu'à la côte Sud-Ouest de Cuba. Lorsque le vent redevint favorable, la flottille reprit sa route et, le 30 juillet, elle atteignit l'île de Guanaga, située près de la terre d'Honduras; une grande pirogue s'en détacha et se rendit à bord de Colomb avec un cacique et sa famille. La pirogue était manœuvrée par vingt-cinq Indiens; elle était tentée avec des feuilles de palmiers et chargée d'objets du pays parmi lesquels on remarquait des haches, des ustensiles de cuivre et des sortes de creusets pour faire fondre ce métal; il y avait aussi différents vases de marbre, d'argile, de bois durci au feu, des espèces de manteaux en coton de couleurs variées, et plusieurs articles qui annonçaient un certain degré de civilisation. On prétend, autant que les naturels purent se faire comprendre, qu'ils conseillèrent à Colomb de se diriger vers le pays d'où ils venaient, et qu'il y trouverait une contrée riche, cultivée et des habitants industrieux; ainsi, dit-on, il serait promptement arrivé à Yucatan, et la découverte du Mexique s'en serait suivie. Il est facile de raisonner après l'événement et de faire parler à sa guise des Indiens dont la langue est inconnue, et dont on interprète le dire selon ses idées; mais ce n'était pas là le plan de Colomb ce n'était pas ce qui avait été approuvé par ses souverains, et il dut naturellement continuer sa recherche du détroit imaginaire, il est vrai, mais qu'il espérait et qu'il pouvait raisonnablement espérer de trouver.

Quelques lieues plus dans le Sud, Colomb aperçut des montagnes, et puis le cap Honduras. Dans ces parages, il éprouva des temps très-mauvais; il y eut beaucoup d'orages et il tombait souvent une forte pluie. Ses bâtiments furent très-endommagés dans leur voilure, dans leur grément; ils eurent des voies d'eau, et les provisions se détériorèrent. Les matelots épuisés de fatigues, se trouvèrent assaillis par plusieurs de leurs terreurs habituelles. Colomb, de son côté, fut repris par la goutte; mais quoique accablé par ses veilles, quoiqu'en proie aux plus fortes douleurs, il ne cessait de tout voir, de tout ordonner; et, d'un lit de repos qu'il avait fait placer à l'entrée de la petite dunette construite à bord pour lui, il se tenait au fait de tout ce qui se passait. Si la maladie sévissait avec trop de rigueur, il s'armait de patience, mais il regrettait parfois d'avoir fait faire une aussi rude campagne à son fils Fernand et à son frère chéri Don Barthélemy; ses pensées se reportaient alors aussi sur Diego, son fils ainé, et sur les embarras et les difficultés de toutes sortes que sa mort lui causerait, si elle venait à avoir lieu.

Pour donner une idée des rigueurs de ce voyage, il nous suffira de faire observer que, dans l'espace de quarante jours, on ne put franchir qu'une distance de 70 lieues. Enfin, le 14 septembre, on arriva devant un cap où le gisement de la terre prit brusquement la direction du Sud. On doubla ce cap; aussitôt une douce brise se fit sentir, on fit déployer toutes les voiles, et le nom Gracias-à-Dios (Grâce-à-Dieu!) fut donné à cette partie du continent.

Pendant trois autres semaines, Colomb battit la côte voisine; il eut le malheur d'y perdre, dans la houle de l'embouchure d'un fleuve, un de ses canots et l'équipage entier de cette embarcation. Les entrevues qu'il eut généralement alors avec les naturels eurent un caractère de méfiance et d'inimitié. On alla jusqu'à dire que les Indiens y possédaient un pouvoir de lancer des sorts et des charmes sur leurs adversaires, et que leur magie s'était étendue sur les navires espagnols et sur les mers qu'ils visitaient en ce moment.