Aussi bien armés, aussi bien disposés et approvisionnés que possible, ces hommes généreux partirent, ils furent salués par des acclamations unanimes d'encouragement et d'admiration lorsqu'ils quittèrent le rivage; Don Barthélemy, à la tête de plusieurs marins, les suivit sur la côte, en mesurant sa marche sur la leur. Ils atteignirent tous ainsi l'extrémité de l'île où il fallut attendre, pendant trois jours, un temps plus favorable que celui qu'ils avaient en ce moment. Enfin, les pirogues s'élancèrent bravement dans l'espace; Don Barthélemy, monté sur une éminence, y attendit qu'elles disparussent à l'horizon; alors, satisfait de les voir en bonne route et paraissant naviguer avec succès, il retourna vers son frère, pour lui communiquer ces détails tranquillisants.
Cependant plusieurs mois s'écoulèrent, et Colomb n'entendit parler ni de Mendez, ni de Fiesco, ni du résultat de leur entreprise. On comprend quel devait être l'état des naufragés, se regardant comme abandonnés et à jamais confinés dans cette solitude où la nourriture était presque entièrement composée de végétaux, dans un climat tantôt très-humide, tantôt très-chaud, et où les esprits étaient en proie à une tristesse que la réflexion ne faisait qu'augmenter. Les jours succédaient aux jours, les semaines suivaient les semaines; on épiait à l'horizon tout ce qui pouvait être le signe de quelque apparence nouvelle; la moindre pirogue indienne aperçue du rivage donnait des lueurs d'espérance qui s'évanouissaient toujours; on ne pensait qu'à une libération qui n'arrivait pas; on n'osait se livrer à l'idée que les courageux messagers de Colomb eussent péri en mer, tant cette supposition, une fois admise, aurait enfanté de terreurs! mais, au fait, rien n'arrivait, le désespoir se glissait dans les âmes, les maladies assaillaient les meilleures santés, l'irritation croissait de moment en moment; quelques-uns étaient même assez injustes pour accuser leur amiral de tous les maux qui pesaient sur eux, comme s'il avait pu les empêcher, comme si, au contraire, il n'avait pas fait tout ce que peuvent la science et la prudence pour les conjurer, comme enfin s'il ne les ressentait pas autant, et plus sans doute encore, que ceux qui étaient assez injustes pour le représenter comme étant la cause de ces maux!
Au nombre des officiers de l'expédition se trouvaient deux frères, Francisco et Diego Porras, qui poussèrent l'oubli de leurs devoirs jusqu'à affirmer que Colomb ne pouvait pas, en réalité, avoir l'intention de retourner en Espagne puisqu'il en était banni par leurs souverains; ils ajoutaient que l'accès de l'île d'Hispaniola lui était également interdit, et qu'il ne pouvait vouloir autre chose que rester à la Jamaïque jusqu'à ce que ses amis eussent obtenu son rappel à la cour. C'était pour ses intérêts privés, disaient encore les frères Porras, que Mendez et Fiesco avaient été expédiés, non pas afin de décider Ovando à lui envoyer un navire car il était bien évident qu'il n'en ferait rien, mais pour aller en Espagne et pour solliciter en sa faveur; s'il en était autrement, pourquoi le navire d'Hispaniola n'arrivait-il pas; pourquoi, seulement, Fiesco, qui avait promis de revenir aussitôt qu'on aurait vu cette île, ne retournait-il pas? Enfin, si les pirogues avaient eu vraiment la mission d'aller demander du secours, ou elles seraient revenues depuis longtemps, ou elles auraient péri en mer; or, dans ces deux hypothèses, il fallait se décider à mourir à la Jamaïque de misère et d'inanition, ou tenter la fortune en se procurant d'autres pirogues et en partant pour Hispaniola. Mais quelle apparence que le grand-amiral voulût prendre un tel parti, étant aussi âgé et aussi infirme qu'il l'était devenu?
Ces suggestions insidieuses étaient parfaitement calculées pour porter les têtes à la révolte, et les frères Porras ne manquaient pas d'assurer qu'on pouvait compter sur l'appui d'Ovando et de Fonseca dont la haine jalouse contre Colomb ne devait être révoquée en doute par personne, et même, jusqu'à un certain point, sur celui de Leurs Majestés qui avaient témoigné visiblement leur mauvais vouloir envers Colomb, en le dépouillant, ainsi que chacun le savait, d'une grande partie de ses dignités, honneurs et priviléges.
Les équipages étant ainsi excités, on résolut de se révolter. En conséquence, le 2 janvier 1504, Francisco Porras entra résolument dans la cabine où le grand-amiral était retenu par une attaque de goutte; il eut l'audace de lui reprocher avec véhémence de garder volontairement les Espagnols dans ce lieu de désolation, et de n'avoir nullement l'intention de les ramener dans leur patrie. Colomb qui était couché, se souleva sur son séant et, conservant le calme le plus parfait, il voulut entreprendre de démontrer à son interlocuteur que jamais assertions n'avaient été moins fondées; Porras parut être sourd à tout argument, et il s'écria d'une voix qui retentit jusqu'aux extrémités des deux caravelles:
«Embarquez-vous pour partir ou restez ici si vous le préférez; mais moi, je quitte cet affreux séjour et je veux revoir la Castille: que ceux qui sont de mon avis se disposent à me suivre!»
Ce fut le signal du soulèvement général, de tous côtés on entendit vociférer:
«Castille! Castille!»
Et, l'exaltation gagnant tous les cerveaux, des armes furent saisies, des lances furent brandies avec colère, et des voix coupables et égarées allèrent jusqu'à menacer les jours du grand-amiral!
Colomb, toujours insensible à la crainte, sortit de son lit en trébuchant à chaque pas par l'effet des douleurs aiguës de sa maladie; l'animation lui donnant des forces, il arriva sur le pont pour faire face aux rebelles. Don Barthélemy était accouru pour faire à son frère bien-aimé un rempart de son corps; les mutins qui allaient se couvrir d'un opprobre éternel en portant leurs odieuses mains sur la personne de leur chef, furent arrêtés par la vigueur, par la résolution de Don Barthélemy, et la réflexion revenant à plusieurs d'entre eux, ceux-ci conjurèrent les deux frères, pour laisser calmer la première effervescence, pour éviter un effroyable malheur, de rentrer dans la cabine du grand-amiral. Ils les y forcèrent même en quelque sorte par leurs supplications; et, au moins, un grand crime ne fut pas commis.